It's New York City bitches ! And it's my motherfucking dream

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ebba & even - my stomach turns and I exhale

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MessageSujet: ebba & even - my stomach turns and I exhale Sam 14 Mar - 18:58


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
Ebba. Ça faisait exactement deux mois et un jour que j’avais rencontré cette grande blonde élancée, à la peau de porcelaine qui rougit sous la moindre petite chose, qui ne cesse de s’excuser, qui confond ses mots et s’excuse encore. Rencontre hasardeuse rendue possible grâce à mon modèle récurrent, Irina, grande brune aux yeux sombres et aux soupirs inlassables dans l’espoir de capter mon attention. Modèle que j’avais fini par bien vite délaisser pour représenter son acolyte. Modèle qui s’était vexé, et était parti très vite, ses hauts talons claquant sur le plancher de mon atelier. Et Ebba qui l’avait finalement suivie après avoir rattrapé ses effets personnels, et m’avoir planté ses lèvres sur la joue, aussi naturellement qu’elle l’avait été durant toute la session. Elle n’avait ressenti aucune gêne face à moi, au contraire des autres. Elle n’avait pas cherché à m’impressionner. Elle avait laissé son manteau sur une chaise et s’était baladée à travers les différentes pièces, comme si elle connaissait le lieu depuis toujours, et avait laissé ses yeux glisser sur les innombrables oeuvres d’art qui reposaient ça et là. Elle s’était approchée de moi, comme si c’était normal, m’avait regardé en train de caresser le papier du bout de mon fusain, les doigts noircis par la matière, et m’avait chuchoté des mots à l’oreille, comme si l’on était complices depuis des années. Elle n’avait pas arrêté de parler, et dans ce flot de paroles m’avait dévoilé un peu de sa personne. J’avais deviné qu’elle était danseuse et l’avais comparée instinctivement à l’Albatros, comparaison qui lui avait plu et qu’elle m’avait rendue en me comparant, moi, au Chat. La dessinant assise en tailleur, sans artifices, elle avait également entrepris de me dessiner. Une mise en abîme tout aussi perturbante qu’intéressante. Mais elle s’était envolée bien trop vite, me laissant son esquisse à moitié achevée et ma satisfaction insatisfaite. Deux mois s’étaient écoulés, deux mois durant lesquels elle n’avait pas quitté mes pensées une seule seconde. Deux mois pendant lesquels je m’étais acharné encore et encore dans l’espoir de la représenter à sa juste valeur. Ma première tentative ne me plaisait pas. Et c’était bien la première fois que cela m’arrivait. Normalement, j’étais satisfait de mon travail. Mais j’avais beau essayer de représenter Ebba de toutes les formes possibles, je n’étais jamais pleinement content. Dessin au crayon à papier, au fusain, au bic, peinture — rien ne me plaisait. Rien ne la représentait comme je l’avais vue de mes propres yeux. Je n’arrivais pas, je ne pouvais pas — à chaque fois, quelque chose m’échappait, et j’étais incapable de mettre le doigt sur ce qu’était cet élément manquant. Les papiers froissés en boule jonchaient le sol de mon atelier, plus insatisfait que jamais. J’avais découvert par hasard qu’elle dansait au Lincoln Center dans le quartier de Manhattan — une affiche de promotion d’un nouveau spectacle, il me semble, sur laquelle je l’avais aisément reconnue. J’avais toutes les cartes en main pour la revoir, et pourtant je restais là, enfermé, à essayer de capturer son essence en vain. Est-ce que je voulais la revoir, au moins? Et qu’est-ce que je lui dirais? Je n’étais pas doué à ce niveau là, je crois qu’elle l’avait bien remarqué. Et pourtant, une partie de moi, une toute petite partie de moi, me poussait à la voir. Peut-être qu’en la revoyant, je pourrais calmer ma frustration et chercher cet élément qui me manquait pour mes oeuvres?

Samedi. Spectacle à vingt heures précises. Bloc Canson et quelques crayons à papier dans la besace, je m’y rendais. Je ne savais toujours pas ce qui m’avait convaincu aujourd’hui, alors que ça faisait deux mois que je repoussais l’idée de mon esprit. Mais j’étais là, assis sur un siège quelques rangs derrière les premiers, attendant que le rideau se lève, ce qui ne tarda pas et laissa place à la représentation, pour elle comme pour moi. Bloc sur les genoux, je traçais, retraçais, ma main s’affairant d’elle-même alors que mes yeux passaient de son élégance sur scène au papier. L’Albatros était enfin dans son élément, et ça se voyait. Elle paraissait tellement à l’aise sur cette scène, d’une façon totalement différente qu’elle l’avait été dans mon antre. Et je la comprenais. La scène, c’était son atelier à elle. C’était son monde, là où elle appartenait. Tout comme moi. Son Art était sa vie. Et ça se voyait. Le spectacle se terminait, milliers d’applaudissements de la salle qui se vidait petit-à-petit. Et moi je restais assis là, patient. Une fois vide, je restais encore de longs instants dans l’obscurité. Assez longtemps pour finir par penser que l’établissement devait même être vide. Je me levais de mon siège et réfléchissais. Par où je devrais entrer, pour réussir à la voir? Si elle était encore là, au moins… Je ne doutais pas qu’une équipe de sécurité de nuit serait présente. J’allais finalement vers la porte qui clamait l’entrée du personnel, que j’ouvrais pour m’y engouffrer, avant qu’un homme pose sa main sur mon torse pour me bloquer le passage. Mon regard baissé sur sa main, je le relevais vers lui, froid et glaçant, comme à son habitude. « J’ai été engagé. » lui dis-je fermement, en lui montrant quelques unes de mes esquisses du spectacle. Engagé comme artiste représentant. Heureusement que j’avais une certaine prestance car il ne me posait pas plus de questions et me laissait passer. Je marchais un peu à l’inconnu, avant que mes yeux ne soient attirés par une porte sur laquelle un papier plastifié était scotché. « Salle des artistes. » Je prenais quelques instants de réflexion, le doute m’envahissant subitement. Non, je ne doutais pas, moi. Je passais donc la porte, l’ouvrant doucement pour découvrir devant moi les loges des danseuses. Chacune avait leur petit espace surplombé d’un grand miroir encadré par des spots à la lumière jaune. Lumière qui était très tamisée, puisque toutes étaient quasiment éteintes. Toutes, sauf celles d’un seul espace. Espace vers lequel je m’avançais après avoir refermé silencieusement la porte lourde derrière moi. Arrivant enfin à hauteur, je découvrais Ebba, apparement la seule qui était encore présente ici. La chance était avec moi ce soir? M’appuyant d’un flanc contre le mur qui séparait sa loge de celle de la danseuse d’à côté, je croisais les bras sur mon torse carré, la regardant durant de longues secondes dans le silence le plus total. « Hey. » finis-je par lancer, d’une voix assez grave et basse. Je ne voulais pas rompre l’ambiance apaisante que dégageait cet endroit. Et je n’avais pas su quoi dire d’autre.  
electric bird.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Dim 15 Mar - 3:56



my stomach turns and I exhale
Je n’étais pas une étoile. Pas encore. Je le serais un jour, je n’avais pas le choix, j’avais promis à ma mère de devenir la plus grande danseuse de mon époque. Je ne me berçais pas d’illusions, je ne le serais jamais, mais je pouvais m’y essayer. Pour l’instant, je n’étais que membre du corps de ballet, l’un de ces tutus anonymes qui ne dansait qu’en groupe et passait le plus clair de son temps immobile dans un coin. Mais je ne m’en plaignais pas, et régulièrement j’avais des opportunités d’intervention lorsqu’une soliste était en déplacement  ou souffrante. C’était un bénéfice qu’on m’accordait dans l’optique de me faire passer soliste, justement. On m’avait annoncé cette volonté en août dernier. Depuis, je répétais sans relâche pour le concours qui aurait lieu dans quelques mois. Ce soir était un de ces soirs-là, un de ceux où l’on m’avait appelé en remplacement. Nadia était en tournée à l’étranger, elle ne pouvait pas tenir son rôle dans the Sleeping Beauty. Aussi, pour les trois soirées exceptionnelles, j’étais moins anonyme que d’ordinaire. J’avais même droit à un tutu rigide, lorsque le corps de ballet se contentait d’un tutu long en voile souple. En plus des deux étoiles tenant les rôles principaux, et du corps de ballet bien plus nombreux, nous étions six solistes, quatre danseuses et deux danseurs. Il m’importait peu d’être dans la lumière, je ne me réjouissais que d’avoir l’opportunité de danser. Danser plus que dans le corps de ballet. Moins qu’une étoile, mais c’était un pas assez grand pour ce soir. J’étais une privilégiée, je n’étais dans ce ballet que depuis moins de deux ans. En général, il fallait attendre bien plus avant d’espérer pouvoir postuler à un grade supérieur. Moi, on me l’avait proposé. Je crois que c’est parce que j’avais déjà fait mes preuves dans le corps de ballet du Mariinsky pendant plusieurs années avant que le directeur de l’American Ballet ne me repère et ne m’invite à tout quitter pour New York. Je ne le regrettais pas. Pointe dans le talc, mains lissant mon tutu aux teintes verdoyantes, j’écoutais les mesures de l’orchestre, comptant les battements de coeur qui me séparaient de la scène, puis je m’élançais, et j’oubliais tout. Lorsque je dansais, j’oubliais tout, absolument tout. Je m’oubliais moi. Je n’étais plus qu’un corps en mouvement. Même les pas, je les oubliais. Je ne les comptais pas, je ne les marquais pas, je les exécutais malgré moi, presque sans en avoir conscience. Acte Un. Baissé de rideau. Entracte. Acte deux. Baissé de rideau. Entracte. Acte trois... Mon préféré. Ma partie soliste. J’étais le chat. Le chat blanc. Masque à oreilles sur le nez, je débutais seule, avant d’enchainer par un pas de deux en compagnie de mon partenaire, le chat botté. Une chorégraphie très féline et complètement désarticulée qui m’amusait énormément. J’aimais ça, aussi, jouer la comédie, devenir une autre, prendre une autre forme. Ce soir, celle d’un chat. Deux minutes et vingt secondes. Peu dirait certains, beaucoup, énormément aux yeux d’un danseur. Inespéré aux miens. Et puis, final, salut, et tombé de rideau. L’effervescence des coulisses succédait à celle de la salle, et tandis que cette dernière se vidait, les loges s’emplissaient, grouillaient, s’esclaffaient, parlaient fort. On se congratulait, on savourait la standing ovation, on comptait les bouquets de fleurs. Parce que plus une danseuse recevait de beaucoup, plus sa côte de popularité grimpait. J’étais certainement la seule à ne pas m’y intéresser. Non pas que je ne reçoive pas mon lot de roses et autres, juste... Ce n’était pas très important, le nombre, seule l’origine du bouquet avait de l’intérêt. J’en avais reçu un de la part de ma soeur, grand et beau, mangeant la moitié de l’espace du plateau devant mon miroir, et un autre, plus petit et discret, de la part de mon gentil stalker. Il y en avait un autre, en provenance du directeur du ballet, me félicitant pour mon remplacement, et encore un, l’officiel, celui que le théâtre avait offert à chacune des danseuses. Et puis, il y avait une peluche, cadeau de mes petites élèves, et quelques textos d’encouragements reçus durant la représentation. Je prenais mon temps pour tout lire, tout voir, répondre à tout, mais aussi pour mettre les fleurs dans des vases, et les aligner joliment dans mon coin de la loge. J’avais simplement ôté mon masque, mais pas ma tenue encore. Et l’habilleuse ne manqua pas de passer deux fois pour me presser un peu. Elle devait récupérer mon costume, le laver, le sècher et le repasser avant la représentation de demain. Les deux autres danseuses partageant ma loge avaient déjà enfilé leur tenue de ville, et n’arboraient plus que le chignon et le maquillage de scène. Elles allaient quitter les lieux rapidement dans l’espoir que les quelques badauds attendant à la sortie des artistes, leur demanderaient des autographes. Ça n’arrivait presque jamais, ou alors sur un malentendu, parce que c’était les étoiles qu’on espérait, pas le corps de ballet, ni même les solistes, ou alors il fallait vraiment bien s’y connaître. C’était aussi bien ainsi, je ne savais jamais comment réagir lorsqu’on me tendait un programme ouvert sur ma photo officielle. Qu’est-ce qu’ils comptaient faire avec ma signature ? C’était quand même très étrange comme démarche ? Une photo, oui, ça faisait un souvenir, mais une signature au feutre ? Je ne saisissais pas. Installée face à mon miroir, j’observais le reflet d’Irina quitter la loge. Elle m’avait jeté un oeil, avait constaté mon retard évident, et avait décidé de ne pas m’attendre pour rentrer. Elle était comme ça, Irina, je n’en prenais pas ombrage. Les portes se fermaient au fur et à mesure, et on passait dans l’embrasure de la mienne pour me saluer, me souhaiter une bonne soirée, ou même m’inviter pour un dernier verre, tous ensemble. Je déclinais. Non, je préférais rentrer chez moi et dormir avant d’enchainer sur demain. Plus qu’une représentation, certes, mais la fatigue musculaire et physique se faisait sentir. Bientôt, j’eus le sentiment qu’il n’y avait plus que ma porte, d’ouverte, dans ce long couloir. Plus que moi, et le bruit de pas répétés. L’habilleuse ? Sûrement. Et je n’étais toujours pas changée. Zut, zut, zut ! Le nez sur l’attache latérale de mon sur-tutu, je sentis plus que je ne vis, la personne dans mon dos. Et puisque j’attendais effectivement quelqu’un, je ne m’inquiétais pas plus que ça. Ce fut le silence qui me surprit. Parce que l’habilleuse aurait du râler, soupirer ou me gronder, et qu’il n’en était rien, je relevais le regard en direction du miroir, sur un « Hey. » qui n’avait rien de féminin. Dans le reflet, un David inversé, uniquement éclairé par la faible lumière tamisée en provenance de mon miroir et des quelques appliques aux murs. David... Oh, il ne s’appelait pas comme ça, mais ne connaissant pas son prénom, c’est ainsi que je le nommais dans ma tête, et seulement dans ma tête. Je n’en parlais pas. Jamais. À qui aurais-je pu en parler ? Personne ne le connaissait. Irina, si, mais je ne parlais pas de ça avec elle, c’était déjà plus tout à fait comme avant depuis ce jour-là, je ne voulais pas aggraver la situation. Mais je ne l’avais pas oublié. En réalité, j’avais même pensé à lui. Un peu. Ce qui était beaucoup pour moi, sachant que notre entrevue avait été furtive. Il m’avait marqué, et je ne saurais expliquer pourquoi. « Hey ! » je répondais alors, surprise et... Bizarrement ravie. Enfin non, pas bizarrement, puisque j’étais toujours ravie, mais disons que, pour l’occasion, je ne prenais pas le temps de m’interroger sur le comment il avait pu rentrer ici, et passais directement à la case ‘heureuse qu’il soit ici’. J’aurais voulu ajouter un prénom à mon ‘hey’, mais je réalisais que je n’avais rien d’autre que David. « Irina vient juste de partir. » j’expliquais, précipitamment, en l’observant toujours via son reflet. « En marchant vite, tu peux encore la rattraper. » Parce qu’il était là pour ça, non ? Je ne voyais pas d’autre explication à sa présence. Est-ce qu’il avait assisté à la représentation ? Est-ce qu’il avait apprécié ? Est-ce que... « Vassilissaaaaaa ! » Oups ! Ça, c’était pour moi, hurlé depuis l’autre bout du couloir. Le rugissement d’une habilleuse frustrée. « Oui, oui ! Pardon ! » je répondais, haussant la voix pour me faire entendre malgré la distance, avant de me relever d’un bond, et m’approcher de la porte de ma démarche en canard due à mes pointes encore au pied. « Tu peux m’aider avec les boutons ? » je demandais en lui présentant mon dos et la série de très petits boutons s’y alignant, maintenant le costume fermé dans mon dos. Malgré ma souplesse, il demeurait des mouvements humainement impossible, comme atteindre le milieu de mon dos de mes mains, par exemple. Pendant ce temps, moi, je décrochais les deux seuls boutons du sur-tutu, pour m’en délester en le faisant glisser jusqu’à mes pieds, pour finir par l’enjamber. Me restait encore le tutu en lui-même, compact, rigide et court, incrusté dans le reste de la tenue. Et il fallait faire vite, avant que l’habilleuse ne parvienne jusqu’à nous. Vite aussi, pour qu’il puisse avoir le temps de rattraper Irina, évidemment.   


with: Even | date: 14/03/15
cassie at atf.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Dim 15 Mar - 5:14


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
Je me félicitais intérieurement de mon charisme qui ne m’avait valu aucune question suspecte de cet homme chargé de la sécurité des lieux. Je devais paraître si sûr de moi qu’il ne m’avait pas cru menteur. Et c’était tant mieux, puisque j’arrivais donc aisément dans la loge d’Ebba, pour l’y trouver malgré l’heure tardive. Dieu merci. Je la regardais quelques longues secondes, là, sa peau encore plus blanchie par le maquillage, encore en habit de spectacle. Je ne faisais que la regarder, durant de longs instants. Un peu trop d’ailleurs, ce qui pourrait finir par faire peur à certains. C’est pour cela que finalement, je me manifestais par un simple salut de trois lettres. Que pouvais-je bien dire d’autre de toute façon? Elle relevait les yeux vers moi — du moins, vers mon reflet que lui offrait son grand miroir. « Hey ! » Le même mot, pourtant lancé si différemment de la manière avec laquelle je l’avais moi-même dit plus tôt. Mélange d’expressions qui se lisait aisément sur son visage. Surprise et joie. « C’est moi qui suis censé être le Chat. » lui rappelais-je, la voix ferme et pourtant bien plus douce qu’à notre rencontre. Référence à sa prestation époustouflante de ce soir, dans laquelle elle endossait le rôle du joli chat blanc, ainsi qu’à sa comparaison entre ma personne et le Chat de Baudelaire. « Irina vient juste de partir. » Pourquoi elle me parlait d’Irina, subitement? « En marchant vite, tu peux encore la rattraper. » Parce qu’elle croyait que j’étais venu pour Irina? « C’est pas pour elle que… » mais je fus coupé dans mon élan par une voix stridente, hurlant un mot dont je ne percutais pas le sens. « Vassilissaaaaaa ! » Mot auquel Ebba répondait de sitôt « Oui, oui ! Pardon ! ». Encore des excuses? Décidément, ça faisait parti d’elle. Elle sauta sur ses pieds encore chaussé de ses pointes et s’approcha de la porte. « Tu peux m’aider avec les boutons ? » me demandait-elle en me présentant son dos, d’une façon toujours aussi naturelle. Je glissais mon regard sur elle, de longues secondes silencieuses s’écoulant encore, avant de finalement décroiser mes bras de sur mon torse et de m’approcher en quelques pas pour me poster dans son dos, la carrure imposante comparée à son petit corps frêle. Mes longs doigts défaisaient habilement un à un les minuscules boutons qui maintenait son costume fermé et bien serré. Mes yeux s’attardaient sur sa nuque, glissant ensuite le long de la ligne menant jusqu’à son épaule. J’étais tellement loin de représenter cette perfection à l’état pur, me rendis-je alors compte. « Ce n’est pas pour elle que je suis venu. » finis-je enfin, ma phrase précédente ayant été coupée par je-ne-sais-qui, dans un simple souffle semblable à un murmure. J’avais le ton de la confession entre les lèvres, comme si je lui dévoilais un secret de la plus haute importance. Aussi ne voulais-je pas parler à voix claire et haute pour ne pas briser le charme mystique de cet endroit tamisé, empli de l’odeur de milles et unes espèces de fleurs provenant des innombrables bouquets envoyés par la famille, les amis, et les prétendants, me doutais-je. « J’ai préféré venir te faire mes éloges plutôt que de t’envoyer des roses comme tout le monde. » Faire mes éloges était un bien grand mot, puisque dans ma tête, cette phrase comptait déjà comme tel. Et en plus, je ne faisais jamais comme tout le monde. Pendant ce temps, elle défaisait les boutons de son sur-tutu, ce dernier tombant le long de ses jambes. Elle l’enjambait pour s’en défaire totalement, s’éloignant de ce fait de moi. Je la regardais défaire son costume pour le donner finalement à l’impatiente qui s’avérait apparement être l’habilleuse, alors que je restais dans l’ombre pour éviter de me faire voir. Éviter les questions, c’était le mieux à faire. Une fois qu’elle fut définitivement partie, j’extirpais de mon sac le bloc Canson sur lequel j’avais griffonné durant sa représentation, et le posais délicatement sur le meuble de sa loge, dessous le miroir, ouvert aux premières pages de ce soir. Je sortais également de la poche intérieure de ma veste le portait qu’elle avait entamé la fois précédente, le dépliant et le posant à côté du bloc. « Tu devrais le terminer. » lui dis-je simplement. Ce qui voulait dire, au fond, ‘tu devrais le terminer tu sais, tu as du talent, et j’ai bien envie de voir ce que ça donne complet’.
electric bird.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Lun 16 Mar - 0:40



my stomach turns and I exhale
« C’est moi qui suis censé être le Chat. » Le chat ? Oh, le chat... Il m’avait reconnu ? Malgré le masque ? En même temps, j’avais encore la tenue, et le masque, justement, trônait juste en face de moi, et donc de lui. Oui, mais sur le coup, j’avais trouvé ça vachement fort qu’il soit parvenu à savoir que c’était moi. J’avais pas réfléchit, comme souvent, et je me réjouissais pour rien. C’était souvent le cas, me réjouir pour rien, ce qui expliquait que je sois, régulièrement, le seul visage souriant dans une marée de dépressifs et déprimés. C’était encore plus flagrant dans le métro. « Je suis un chat blanc. » je précisais, comme si ça pouvait expliquer tout le reste, y compris l’usurpation d’identité. Et c’était le cas, dans ma tête, parce que dans ma tête, lui n’était pas blanc. S’il avait réellement été un chat, il aurait été un chat noir à la robe brillante, celui que les supersticieux ne voulaient jamais croiser, et que les autres admiraient de loin et redoutaient un peu. Voilà, fin du débat, j’étais un chat blanc, lui un chat noir, c’était pas incompatible, si ? Non. Du coup, je l’informais sur Irina, que j’imaginais être la raison de sa présence ici. Après tout, elle était son modèle récurrent. Je ne savais pas trop ce qu’il en était à présent, deux mois plus tard, mon amie évitant soigneusement de me parler de l’artiste depuis ce jour là, mais je me doutais qu’il avait du la rappeler pour qu’elle revienne. Il n’était pas du genre à s’excuser, selon moi, mais Irina était de celui à tout lui pardonner très vite. « C’est pas pour elle que… » Coupé dans sa phrase par l’habilleuse hurlant mon prénom, j’interrompais, également, mes interrogations pour lui tendre mon dos afin qu’il me défasse de cette myriade de boutons. Ce que je portais sur moi en ce moment, était le résultat de très nombreuses heures de travail qu’il avait fallu retoucher encore lorsque Nadia m’avait cédé sa place dans le ballet. J’étais plus grande mais aussi plus menue qu’elle. Il fallait que le bustier, d’un seul tenant avec le tutu, se confonde avec mon corps afin de ne pas gêner mes mouvements. C’était là, tout l’art de ces couturières magiciennes : me créer une seconde peau presque aussi confortable que la première. Une seconde, donc, dont il me délestait, bouton après bouton, libérant ma respiration et mon dos, tandis que j’en faisais de même avec le sur-tutu, tendant l’oreille en direction des pas s’approchant inexorablement. « Ce n’est pas pour elle que je suis venu. » Souffla-t-il au milieu de ces boutons. Ha bon ? Il était venu pourquoi, alors ? Oui, ‘quoi’ pas ‘qui’, puisque dans ma tête, y avait aucune raison pour qu’il vienne voir quelqu’un d’autre que mon amie. Ou alors... « Tu cherches l’inspiration ? » je demandais. Parce que beaucoup d’artistes venaient assister aux ballets pour trouver un nouveau sujet d’études. Sans parler des classiques, Degas, Bourdelle, Renoir, Rodin... « J’ai préféré venir te faire mes éloges plutôt que de t’envoyer des roses comme tout le monde. » Ses éloges ? Comme tout le monde ? « C’est pas tout le monde, ce sont ma soeur et mes élèves... Et mon gentil stalker aussi. » J’allais peut-être devoir en ramener un ou deux, d’ailleurs, à la maison dès ce soir, sinon, avec les bouquets que j’allais recevoir demain, aussi, ça me ferait trop à transporter demain soir. Et quant à ses éloges... Il savait que je dansais, ce soir ?  Mes reins libérés, mon bustier plaqué sur ma poitrine pour ne pas qu’il tombe et me laisse à nue, les pas s’approchant de plus en plus, je me retournais vers lui dans un sentiment d’urgence. « Tourne-toi. » j’ordonnais, faisant preuve de cet autoritarisme presque mignon, qu’on ne me connaissait que dans certains contextes. Comme celui-là. « Allez, tourne-toi. » j’insistais en tapotant  de ma main libre sur son épaule, puis son bras, puis son dos, à mesure que je le forçais à pivoter sur lui-même. Je devais me changer, je n’allais tout de même pas le faire devant lui. « Et tu regardes pas ! » je les prévenais, lui et sa curiosité artistique. J’étais pas un de ses nus, juste une danseuse espérant un peu d’intimité pour se changer. Surtout que, le tutu tombé, je n’avais presque plus rien sur le corps, et me démenais pour enfiler mes vêtements de répétition, à défaut de pouvoir remettre la main sur mes habits de ville rapidement. Un simple short sur mon collant, et un tee-shirt ample sur le reste à nue, et je ramassais le tutu juste à temps pour rabattre le panneau de la porte sur le corps massif de l’artiste à l’arrivée de la costumière. « Lissa... » grogna-t-elle de mécontentement en observant ma tenue d’un oeil réprobateur. « Si ta directrice de ballet te voyait comme ça... Met un peu de chauffage, au moins. » soupira-t-elle en se baissant pour allumer le radiateur de la loge. Je n’avais pas protégé mes articulations, et mon collant n’était pas assez épais pour ça. J’avais tout l’attirail dans un coin, les protèges-genoux, les sur-pointes, les jambières, mais je n’avais rien eu le temps d’enfiler. Sauf qu’en me voyant dans cette tenue, elle s’imaginait probablement que je m’apprêtais à une dernière série d’étirements au calme avant de rentrer chez moi. Je ne la détrompais pas. « Traîne pas trop, tu dois être en forme pour la dernière. » Ajouta-t-elle en pendant le costume sur un cintre, tout en l’inspectant rapidement, un état des lieux bref, et visiblement satisfaisant, avant qu’elle ne relève le nez vers moi, ce moi immobile, les mains dans le dos, en attente. « Promis, Carmen. » j’assurais, sans mentir pour autant, puisque je n’avais pas du tout dans l’intention de trainer plus que ça. « Bonne nuit, Lissa. » « Bonne nuit, Carmen. » Je patientais encore quelques instants, guettant ses pas dans le couloir, avant de rabattre le battant de la porte, et libérer l’intrus. « C’est bon, elle est partie, la voie est libre. » Non pas que je n’ai pas le droit de recevoir de la visite, mais à cette heure, alors que les loges résonnaient le vide, j’avais pas vraiment envie qu’on s’imagine des choses ou qu’on me pose des questions auxquelles je ne saurais pas répondre. Comme comment il était entré ici, et pourquoi, par exemple. Retournant sur mon fauteuil, face au miroir, pour me délester de mes pointes, le l’observais sortir de l’ombre et fouiller dans sa besace, tandis que je dénouais les rubans autour de ma jambe. Un bloc canson qu’il fouilla un instant, avant de le déposer en face de moi, ouvert sur une page représentant ce qui devait être moi... Je crois. « C’est moi ? » je demandais, d’ailleurs, sans oser toucher le carnet de croquis. J’avais envie de voir plus, mais... « Je peux ? » demander l’autorisation me semblait la meilleure chose à faire, avant de délaisser mes rubans qui glissèrent le long de ma jambe pour se répandre sur l’assise du siège sur laquelle était posé mon pied, puis de récupérer précieusement le carnet entre mes mains, pour en faire tourner les pages. C’était moi, oui, au vu des mouvements réalisés et du costume, c’était indubitablement moi. Pas Irina. Et ça, là, cette esquisse qu’il dépliait devant moi, c’était lui. Lui vu par moi. « Tu devrais le terminer. » Quoi ? « Non ! » je répondais avec surprise, tout en relevant le nez vers lui, si haut. « Je peux pas, c’est plus le moment. » Je ne savais pas travailler en plusieurs fois, et c’est ce qui faisait de moi un amateur, pas une véritable artiste. Du moins, pas dans ce domaine-là. « Je pourrais en faire un autre, si tu veux ? Un complet. Mais je peux pas terminer celui-là, parce qu’il l’est déjà, terminé. » Enfin, l’instant l’était, à défaut de l’esquisse, et jamais que mes ‘oeuvres’ traduisent un moment. Ce moment avait été furtif, l’esquisse devait l’être aussi. « Mais je n’ai pas ton talent... » j’achevais en retournant à l’observation de ses esquisses à lui. Certes, le ballet avait disparu à mon simple profit, mais la représentation était fidèle à l’original, rendant vivant chacun de mes mouvements pourtant figé sur papier. C’était précis, détaillé, chaque élément était à sa place alors que, je le savais, chacun de ces grands battements ne duraient qu’une fraction de seconde. Il avait une mémoire photographique ? « J’ai le droit d’en garder un ? » Un croquis, je voulais dire. Ma loge croulait de ces souvenirs que je collectionnais, des photos, des mots que je glissais dans l’encadrement de mon miroir, les gens importants que j’avais sous les yeux lorsque je me préparais et qui me donnaient la force et le courage de me surpasser chaque soir. J’aurais aimé qu’un de ses croquis vienne rejoindre ce puzzle. Un puzzle vital.    


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Lun 16 Mar - 2:10


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
« Je suis un chat blanc. » rétorqua-t-elle, comme si elle cherchait à justifier son rôle de ce soir. Un chat blanc, oui. Je me doutais bien que moi, j’étais loin d’être blanc comme elle l’était. Si loin, que pour faire plus simple, j’étais noir. Noir, tout simplement noir. D’un noir intense, obscur, profond. Alors qu’elle… Elle, elle illuminait tout sur son passage. Elle était blanche et ça se voyait. Elle débordait de cette pureté, de cette innocence inconsciente, de cette chasteté qui me coupaient le souffle. Et c’était ça, me rendis-je enfin compte, que je n’avais pas su dessiner. Je me concentrais que très peu sur l’âme de mes modèles, puisque mon principal travail était le corps. Corps et âme, deux choses liées et pourtant si différentes. Mais elle, ça n’avait pas tant été son corps qui m’avait importé, non. Ni son âme. Ça avait était un tout. L’union de ces deux éléments essentiels à un être humain. Chose que je n’avais jamais représenté de toute ma vie — et pourtant, j’en avais, des domaines d’expérience. Elle mentionnait Irina, m’informant qu’elle était déjà partie et que si je pressais le pas, je pourrais sûrement la rattraper. Irina? Elle dansait ici, elle aussi? Pourtant, je ne l’avais pas remarquée. En même temps, mes yeux n’avaient dévoré qu’Ebba durant tout le spectacle, me délectant de cette grâce qu’elle mettait en avant dès lors qu’elle chaussait ses pointes et montait sur scène. Cette scène du chat, de deux minutes et quelques, avait été son heure de gloire, et je le savais. Mes esquisses de ce soir ne représentaient qu’elle et elle seule. Si ça ce n’était pas la preuve que j’étais venu dans un seul et unique but… J’essayais de lui dire que ce n’était pas pour la maigre brune que j’étais là, mais bien pour elle, sauf que la voix stridente de son habilleuse me coupa dans mon élan. Ebba me présenta son dos, réclamant mon assistance pour la défaire de ses petits boutons qui la retenaient prisonnière dans ce costume un peu trop élaboré. Je profitais de cette proximité presque intime pour lui glisser dans un souffle qu’Irina n’était pas la raison de ma venue au Lincoln Center. « Tu cherches l’inspiration ? » L’inspiration? « Je te cherchais toi. » Et voilà, c’était lâché, comme une bombe à retardement que j’avais trop longtemps couvée. J’ajoutais mes compliments sur sa prestation, affirmant que j’avais préféré venir en personne plutôt que de lui envoyer des fleurs comme le reste du monde, derniers mots qu’elle nia. « C’est pas tout le monde, ce sont ma soeur et mes élèves... Et mon gentil stalker aussi. » Son… stalker? Hmm. « Cette même soeur qui ignorait l’existence de l’Albatros? » me remémorais-je alors, non sans un petit pincement de lèvres amusé, bien que léger. Elle se libérait de son habit de scène, maintenant son corset d’une main plaqué contre son buste pour ne pas le laisser tomber. « Tourne-toi. » Me tourner? Cette frêle et sublime créature donnant tout à coup un ordre… Quel beau contraste. « Allez, tourne-toi. » insista-t-elle, pourtant d’un ton plus doux, bien que transpirant l’urgence. Elle exerçait une mince pression sur mon épaule, mon bras, mon dos, alors que je me laissais pivoter, dos à elle. « Et tu regardes pas ! » Coin des lèvres légèrement relevé à sa remarque enfantine. Rictus à peine prononcé qui s’effaça lorsqu’elle rabattit la porte sur moi. Bien… « Lissa... » Ton un peu trop offensif à mon goût qui me fit crisper la mâchoire. « Si ta directrice de ballet te voyait comme ça... Met un peu de chauffage, au moins. Traîne pas trop, tu dois être en forme pour la dernière. » « Promis, Carmen. » « Bonne nuit, Lissa. » « Bonne nuit, Carmen. » Silence qui me parut durer des heures entières avant qu’elle ne me libéra. « C’est bon, elle est partie, la voie est libre. » La voie est libre. Oui, c’est vrai que je n’étais sûrement pas censé être là, et encore moins à cette heure tardive, et encore moins seul avec une des artistes de la troupe. « Heureusement que je ne suis pas claustrophobe. » lançais-je pour un semblant de boutade à moitié sérieux. Elle retournait s’assoir sur son fauteuil, s’affairant à défaire ses pointes alors que je m’approchais et posais le bloc Canson, ouvert sur une esquisse capturée durant son moment de gloire. « C’est moi ? » Hochement de tête affirmatif et silencieux alors que je regardais son visage dans le reflet du miroir, étant posté dans son dos. « Je peux ? » Une demande qui me rappelait notre première rencontre et ses mêmes mots, alors qu’elle était celle qui était postée dans mon dos, cherchant à apercevoir mon oeuvre. Nouveau hochement de tête. Les rubans de soie tombaient paresseusement sur l’assise du fauteuil alors qu’elle s’empara du bloc, tournant les pages à sa guise. Elle, elle, encore elle. Seulement elle. Si là n’était pas la preuve que je savais qu’elle danserait, que je l’avais bel et bien reconnue — même masquée — et que j’étais venu pour elle, et elle seule, je ne sais ce qu’il lui fallait d’autre. Je déposais également son dessin inachevé déplié sur le plateau face à elle, lui disant qu’elle devrait le terminer. « Non ! » s’empressa-t-elle de me rétorquer, la surprise se lisant sur son visage. Elle se retourna enfin vers moi, me regardant en face et non plus à travers une glace argentée. « Je peux pas, c’est plus le moment. Je pourrais en faire un autre, si tu veux ? Un complet. Mais je peux pas terminer celui-là, parce qu’il l’est déjà, terminé. » Longues secondes durant lesquelles je me contentais de la regarder de ce même regard transperçant, comme si j’essayais de peser le pour et le contre dans ses mots. Je tournais finalement les talons et allais m’assoir sur un semblant de marche — bien que plus haute que la normale, posant mes coudes sur mes cuisses. « C’est donc comme ça que tu me vois? Une moitié? » Un être incomplet? Ou ayant perdu une partie de lui-même? Ou qu’on ne pouvait analyser et représenter correctement? Là était mon commentaire artistique sur son esquisse. Et en soi… Elle m’aurait bien représenté, comme ça. Puisque la vérité était que je n’étais plus complet, depuis un bon bout de temps. J’avais perdu des fragments de mon âme ça et là, répartis dans Bergen et impossible à souder de nouveau. La mort de ma mère, les coups de mon père, la chute fatale de ce dernier. J’y avais laissé quelques morceaux qui s’avéraient à présent irrécupérables. Mais elle mit fin à mes pensées. « Mais je n’ai pas ton talent... » « Non, tu as le tien. » lui répliquais-je, les yeux à nouveau dans les siens. Chacun a son propre talent, et à sa façon. Et c’était dans ça que résidait la beauté de l’Art. Chaque oeuvre était unique. « J’ai le droit d’en garder un ? » Hochement de tête. Croquis qui allait rejoindre son mur, probablement, affiché aux yeux de tous et à ceux d’Irina, qui ne douterait sûrement pas une seule seconde de qui ça viendrait. Qu’importe. « Viens. » lui dis-je, la voix grave et basse. Qu’elle vienne donc s’assoir à mes côtés. Pourquoi ne me dérangeait-elle pas comme le reste du monde? Pourquoi me surprenais-je même à lui répondre et à entretenir la conversation? Pourquoi étais-je là? Pourquoi me fascinait-elle autant? Pourquoi toutes ces questions?
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Lun 16 Mar - 6:33



my stomach turns and I exhale
« Je te cherchais toi. » C’était arrivé comme ça, sans préavis, sans le moindre signe annonciateur. Toutes les grandes choses arrivent, pourtant, avec une annonce de préparation. Même le messie avait été annoncé, me semble-t-il. Alors, peut-être que, finalement, c’était pas si grand que ça, peut-être que ça ne voulait pas dire grand chose entre ses lèvres. Mais, à mon oreille, ça sonnait différent. Ça sonnait improbable, déjà, parce que je ne voyais pas comment on pouvait me chercher lorsque me trouver était si simple, et surtout, je ne voyais pas pourquoi quelqu’un me chercherait, d’ailleurs. Avais-je oublié quelque chose dans son atelier ? C’était la seule raison qui me venait à l’esprit. Pourtant, en deux mois, je me serais aperçu que quelque chose manquait, non ? Ou alors, ce n’était pas très important. J’aurais voulu l’interroger, du coup, sur la raison pour laquelle il m’avait cherché, mais sa réplique suivante m’en empêcha. Ce ‘tout le monde’ qui me poussa à répliquer et préciser qu’il ne s’agissait pas de tout le monde, mais de gens bien précis, comme ma soeur. « Cette même soeur qui ignorait l’existence de l’Albatros? » Oui, celle-là. « Oui, parce que l’autre, elle me parle pas, alors je sais même pas si elle connaît Baudelaire. » Solanà me détestait, mais je ne pouvais pas lui en vouloir, j’étais le rappel constant, vivant et respirant, de ses désillusions. Une famille étrange et pour cause, mais que je ne songeais pas à lui expliquer, comme s’il avait été apte à lire de lui-même dans mes pensées. Je ne précisais jamais assez, c’était bien mon problème, évoquant mon monde comme si tout le monde pouvait le connaître, justement. J’aurais même pu poursuivre sur le sujet, si je n’avais été interrompu par la couturière en approche, et pressant l’artiste à se retourner et à se dissimuler, j’ôtais et changeais de tenue, juste à temps avant l’arrivée de Carmen. Une couturière vite expédiée, que j’épiais depuis la porte, avant de libérer le David tapis dans l’ombre. La voie était libre. « Heureusement que je ne suis pas claustrophobe. » répliqua-t-il sans que je n’en comprenne le sens. « Heureusement que je ne suis pas unijambiste. » je proposais, du coup, en contrepartie, dans un haussement d’épaules affirmant mon manque de certitude à ce propos. Puis, je retournais m’installer au miroir, histoire d’achever de me changer, à commencer par mes pointes. Une activité vite interrompue par lui, en m’apportant, me déposant son carnet à dessins sous les yeux. Des croquis de moi dans différents mouvements, dans différents tableaux, comme pioché au gré du ballet, du début jusqu’à la fin. Et toujours moi. Jamais l’étoile pourtant dans le rôle principal. Nulle trace du corps de ballet, ou d’Aurore, ni même de la fée dont le costume, pourtant, était des plus somptueux. Juste moi. Seulement moi. C’était bizarre, non ? Ou alors s’était-il plu à ne représenter qu’un visage qu’il connaissait déjà. Évidemment, ce n’était pas mon visage ici, plutôt mon corps et mon art, mais l’idée était là. Et puis, il y eut cet autre croquis, le mien, celui dont j’étais l’auteur, et que je refusais de reprendre et de terminé. Non, ce n’était plus le moment. Je lui proposais de lui en faire un autre, mais renonçais fermement à achever celui-ci. « C’est donc comme ça que tu me vois? Une moitié? » Peut-être un peu, oui, à bien y repenser, mais... « Je dessine sur le moment, je sais pas faire comme toi, peindre en plusieurs temps. Alors, quand je croque quelque chose, je croque aussi l’instant. Et cet instant-là... » je disais, en désignant l’esquisse d’une moitié de visage. « ... il était comme ça, inachevé. » Je pouvais, donc, lui proposer le dessin d’un nouveau moment, mais pas terminer celui d’un moment passé. Et puis, c’était étrange comme demande, sachant que je n’avais et n’aurais jamais son talent. Ni de près, ni de loin. « Non, tu as le tien. » La danse, oui. Mais étais-je réellement talentueuse ? Sûrement, sinon je ne serais pas là, dans cette compagnie, dans ce lieu mythique. C’était si simple d’oublier ça lorsqu’on passait ses journées entouré de personnes tout aussi talentueuses. Noyée dans la masse, je m’estimais normale là où j’étais tout le contraire. Dans un sourire, je retournais à la contemplation des croquis, avant de lui demander l’autorisation d’en conserver un. Il était partit plus loin, s’exiler sur une marche, m’observait de loin, et hochait la tête à ma demande. Il ne parlait pas beaucoup, mais ça ne me dérangeait pas. Au contraire, j’aimais bien ses silences, ça complétait assez mes bavardages. Cela dit, le silence, c’est là où j’allais me complaire, également, quelques instants. Juste le temps de faire mon choix, d’opter pour une seule esquisse là où toutes me semblaient somptueuse. Je conservais, finalement, la toute dernière, sans réellement savoir pourquoi. C’était celle qui semblait la plus rapide, mais aussi la plus élaborée, comme s’il avait suffisamment maîtrisé son coup de crayon pour me cerner en moins de temps. Et précautionneusement, je détachais le feuillet du reste du bloc, avant de me redresser et combler la distance jusqu’à mon miroir, glissant l’esquisse entre un vieux cliché de Nijinski et une photo de ma mère. Et puis, je me réinstallais sur mon fauteuil, observant, satisfaite, le résultat, tout en me contorsionnant pour ôter le filet -quasi invisible- de mon chignon. Il y avait un milliard d’épingle, là-dedans, pour maintenir tous mes cheveux ensemble, et alors que je peinais à en extraire les deux premières, tirant la langue sous l’effort, j’entendis ce « Viens. » providentiel. Il allait m’aider pour ça aussi ? J’avais trop tardé. D’ordinaire, une autre danseuse se chargeait de me débarrasser de ma coiffure avant ou après que je me sois occupée de la sienne. Mais ce soir, je me retrouvais seule face à mon miroir. Ou presque seule. Aussi, j’ôtais ma deuxième pointe, avant de me redresser pour le rejoindre. J’aurais pu, tout aussi bien, lui demander à lui, de couvrir la distance, ce qui aurait été plus normal et pratique, mais j’étais trop obéissante pour ça, et répondre à un ordre était comme une forme d’automatisme, un langage que je comprenais. Je poussais même jusqu’à m’installer au sol, juste en face de lui, dos à lui, afin qu’il n’ait pas besoin de se lever pour atteindre mon chignon. Et puisque ça tardait à venir, ses doigts dans mes cheveux, je secouais légèrement tête et chignon afin de lui rappeler ce pourquoi je pensais qu’il m’avait fait venir. Et pendant ce temps, je m’occupais de mes pieds endoloris enfin libérés, ou presque. Il me fallait encore ôter les bandages et le coton que je coinçais entre mes orteils avant de chausser mes pointes. C’était la moindre des prévention afin d’atténuer douleurs et malformations. Atténuer seulement parce que je ne pouvais les éviter, malheureusement, et ça faisait bien longtemps que mes pieds se trouvaient rompus à l’exercice. Je ne souffrais plus, je ne saignais plus, c’était déjà ça. Mais j’avais encore des blessures possibles, raison pour laquelle je massais, en cet instant, l’un d’eux, mes doigts pétrissant voûte et articulations. Gestes m’apportant un soulagement tel que j’en laissais échapper un petit son de satisfaction, tout en appuyant une épaule contre un genou masculin dans mon laisser aller. « Tu as aimé ? » le ballet. Je lui demandais en changeant de pied, d’épaule et donc de genou. Parce que, d’accord, il avait beaucoup esquissé, mais ça ne voulait pas dire, pour autant, que le ballet lui avait plu. « Et comment t’es entré, d’ailleurs ? » Oui, c’était seulement maintenant que je réalisais ce point de détail. Il avait un badge, lui aussi ?    


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Lun 16 Mar - 23:24


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Ebba et Even
Je devais bien avouer que ‘chercher’ était un bien grand mot. Ça faisait deux mois que je savais qu’elle dansait ici, ça faisait deux mois que je savais où la trouver, et même si ça avait été le contraire, j’avais des moyens pour le savoir — Irina, par exemple. La trouver, elle, n’avait pas été un problème — mais trouver le courage de venir jusqu’ici ce soir, moi, m’avait coûté du temps. Du temps et des questions. Beaucoup de questions, qui restaient sans réponses malgré tous mes efforts de réflexion obstinée. Je pensais qu’elle allait répondre à cette remarque — à vrai dire, j’espérais secrètement qu’elle y répondrait — mais involontairement, je ne lui ai pas laissé le choix, mentionnant alors les nombreux bouquets de roses de ‘tout le monde’, un ensemble dont je ne voulais pas faire parti. Bien qu’elle me corrigeait. Ce tout le monde qui était finalement composé de sa soeur notamment. Est-ce la même soeurette dont elle m’avait parlé qui ne connaissait guère l’Albatros? « Oui, parce que l’autre, elle me parle pas, alors je sais même pas si elle connaît Baudelaire. » Oh. Hm. Elle paraissait franchement avoir une famille choatique. Une soeur qu’elle avait rencontré il y a peu puisqu’elle lui avait parlé de Baudelaire à la première rencontre, une autre qui ne lui parle pas… Mais je n’étais pas assez curieux pour poser des questions aussi personnelles, et l’habilleuse arriva à pas rapides alors que je me faisais fermer la porte au nez après lui avoir défait ses boutons dans son dos. Entrevue brève avec la dame, et Ebba me libéra. Je lançais une boutade, à laquelle elle répliquait quelque chose qui n’avait, à mon sens, aucun rapport avec la claustrophobie. « Heureusement que je ne suis pas unijambiste. » Le sourcil arqué, je la toisais curieusement. Haussement d’épaules nonchalant de sa part alors qu’elle retournait face au miroir pour enlever ses pointes. J’en profitais pour déposer mon bloc de dessin sur le meuble face à elle, puis le sien de croquis, mon auto-portrait pas si ‘auto’ que ça, comme elle avait dit. Elle ne voulait pas le terminer, puisqu’elle m’assurait qu’il était déjà fini. Une moitié? Prenant quelques instants de réflexion, je lui demandais finalement si c’était comme ça qu’elle me voyait vraiment. « Je dessine sur le moment, je sais pas faire comme toi, peindre en plusieurs temps. Alors, quand je croque quelque chose, je croque aussi l’instant. Et cet instant-là... » Elle pointait la feuille du doigt, mais mes yeux restaient fixés sur elle. « ... il était comme ça, inachevé. » C’est vrai que notre première rencontre en était venue à son terme très vite, de façon inattendue. Ce qui ne m’avait pas tellement plu. Et puis, elle n’avait pas mon talent, se plaignait-elle. Non, évidemment que non. Nul artiste avait le talent de l’autre, et c’était ça qui rendait l’Art si spécial. Elle retournait à la contemplation de mes croquis alors que j’allais m’assoir sur une marche plus loin, dans l’ombre, avant de détacher soigneusement le dernier du bloc avec ma permission pour le faire rejoindre son mur. Elle se rassit, puis s’affaira à retirer le filet presque invisible de ses cheveux blonds remontés en chignon serré, tâche qui paraissait bien difficile vu comment elle se contorsionnait dans tous les sens, le temps s’écoulant au fur et à mesure de ses essais. Qu’importe qu’elle ait encore sa coiffure élaborée ou non. Viens, lui dis-je, le ton ferme. Je ne me rendais compte que trop tard que je pouvais paraître vraiment dur ainsi, à ne parler qu’à la forme impérative. Elle se débarrassa de sa deuxième pointe pour se lever et venir me rejoindre. Sauf qu’elle s’installait au sol, devant mes jambes, dos à moi. Pour le coup, j’étais un peu perdu. Mais elle secoua la tête, faisant remuer son chignon sous mes yeux. Oh… Oh. Elle croyait que je l’avais appelée pour l’aider à défaire sa coiffe? Visiblement, son innocence n’était belle et bien pas une couverture — c’était elle, c’était son corps et son âme, l’une comme l’autre, unie dans la candeur qui l’enveloppait de toutes parts. Candeur qui me rendait vraisemblablement docile, moi aussi, puisque mes doigts habiles vinrent défaire ses dizaines d’épingles une à une, les posant sur le sol à côté de moi. Elle s’occupait de ses pieds endoloris, appuyant une épaule sur l’un de mes genoux, avant de changer de côté après sa question. « Tu as aimé ? » « Oui. » me contentais-je de lui souffler. Pas besoin d’explications, de mots inutiles. Oui, j’avais aimé. « Et comment t’es entré, d’ailleurs ? » Léger rictus alors que mes yeux se baladaient sur sa nuque. « Le charisme et le talent aident. Je me suis présenté comme artiste officiel du ballet, et on ne m’a posé aucune question. » Je retirais les dernières épingles jusqu’à ce que ses cheveux tombent sur ses épaules, relâchés de toute pression extravagante. Je la laissais se détendre, et vint même lui apportait ce que j’espérais être une aide supplémentaire : mes mains froides glissaient sur ses épaules à même la peau, entamant de doux mouvements désignés à lui détendre les muscles. Un massage innocent, dirigé par mes longs doigts fins qui dénouaient son stress. « Viens. » répétais-je alors. Comprendrait-elle, maintenant? « Ici. » ajoutais-je en désignant du regard la même marche sur laquelle j’étais moi, assis. « Je veux te montrer quelque chose. » Je sortais un carton à dessin vert de ma besace qui était derrière moi, dénouait le ruban, et en extirpait d’entres une tonnes d’esquisse, une assez abstraite, pourtant pourtant des couleurs, au contraire de mes oeuvres quotidiennes. Je lui posais sur les genoux. « Qu’est-ce que tu en penses? » Et non, par là je n’attendais évidemment pas un « c’est beau » ou « j’aime bien ». Je voulais savoir quelle porte ça ouvrait dans son âme, qu’est-ce que ça lui inspirait, où est-ce que ce dessin la menait.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mar 17 Mar - 2:53



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Je n’étais pas sauvage. Du moins, pas au sens où l’entendaient les gens, habituellement. J’étais trop naïve et inconsciente, diraient certains, pour craindre l’Autre, qu’importe les traits qu’il prenait. Oh, nulle doute que mon frère, me trouvant là, seule, dans la loge d’un théâtre déserté et désertique, en compagnie d’un presque-inconnu, trouverait à y redire. C’était même certain, sachant qu’il grognait chaque fois qu’un homme m’approchait, mais... Moi, je n’y voyais aucun mal, probablement parce que je ne voyais jamais le mal nulle part. Évidemment, je ne m’expliquais toujours pas ce qu’il faisait ici, mais je savais qu’en faisant preuve de patience, il finirait par me le dire. Il était venu pour moi, d’accord, mais qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? C’était étrange, non ? Déroutant, en tous cas, et je crois que, quelque part, une partie de moi ne voulait pas savoir, n’était pas prête pour ça. Alors, inconsciemment, je ne posais pas les questions qu’il fallait pour ne pas avoir à entendre les réponses qu’il ne fallait pas. Après tout, on ne se connaissait pas. Qu’est-ce qu’il pouvait attendre de moi, au point de venir pour moi ? Autant de questions que j’évitais, donc, de me poser, préférant répondre aux siennes et lui en poser d’autres, plus légères, et obéir à ses ordres qui, bizarrement, ne me dérangeaient pas. Bizarrement par rapport à d’autres qui n’auraient pas toléré qu’on leur ordonne quoi que ce soit. Moi, ça ne me dérangeait pas, au contraire, je préférais qu’on me dise quoi faire plutôt que de me laisser seule face à mes indécisions. J’avais été élevée ainsi, dressée, même, si je puis dire. On m’avait éduqué pour être danseuse, pas humaine. Or, une danseuse obéit aux ordres, elle ne pense pas par elle-même. Du moins, il en allait ainsi durant toute notre formation. Après, on nous demandait de vivre pour apporter des émotions et de la vie dans chacun de nos pas, mais on n’oubliait jamais réellement nos habitudes d’obéissance. C’est pourquoi, sans même afficher grimace ou une quelconque forme de contrariété, je répondais à son ordre en venant jusqu’à lui. Il m’avait dit de venir, je venais, songeant qu’il n’avait d’autre ambition que de m’aider avec mon chignon surprise. Surprise par rapport au nombre d’épingles se cachant là-dessous. C’est pourquoi je me plaçais entre ses jambes, assise sagement sur le sol, afin de mettre mon chignon à sa portée. Un chignon qu’il tardait à défaire, d’ailleurs, au point que j’en venais à le secouer -le chignon, pas l’artiste- pour lui rappeler ce pourquoi j’étais là. Ce ne fut qu’une fois ses doigts s’infiltrant dans ma coiffure que je m’autorisais à reprendre le conversation, l’interrogeant sur le ballet, afin de savoir s’il l’avait apprécié. « Oui. » Rien de plus, rien de moins, c’est ce qu’il répondit, comme si entrer dans les détails n’avait aucun sens. Pourtant, j’aurais voulu qu’il m’en dise plus, la Belle au Bois Dormant n’étant pas la représentation la plus courue par les hommes. C’était un spectacle féminin, voir même un peu enfantin, à l’image de Casse-Noisette. J’aimais danser dessus, comme j’aimais danser sur tout, sans apriori, mais il existait des oeuvres plus difficiles et plus intéressantes que celle-ci, des oeuvres plus méconnues aussi. Alors, à défaut d’en apprendre plus à ce sujet, je l’interrogeais sur la manière dont il était entré ici, lieu où il fallait être muni d’un badge pour y pénétrer. « Le charisme et le talent aident. Je me suis présenté comme artiste officiel du ballet, et on ne m’a posé aucune question. » Je laissais échapper un rire tout en répétant « Le charisme et le talent. » C’était drôle, non ? Non ? Pourquoi il ne riait pas, lui ? Mes cheveux libérés, je penchais la tête en arrière, très très loin en arrière, pour le voir lui. À l’envers. Enfin, j’étais à l’envers, pas lui, mais du coup, je le voyais à l’envers. Je voyais même l’intérieur de ses narines. J’avais même faillit lui faire la réflexion, mais m’en abstenais en constatant son air absolument pas comique. « Tu plaisantais pas ? Désolée. » je constatais et m’excusais, en remettant ma tête dans le bon axe, tout en sentant ses mains glisser jusqu’à ma nuque. Oh ? Un massage... L’ostéopathe officiel de la troupe ne verrait pas ça d’un très bon oeil, tout massage amateur risquant de compromettre son travail, mais... Tant pis, moi, j’appréciais. Et je baissais même la tête, ployant le cou pour lui offrir plus d’espace à pétrir doucement. « Non pas que je ne te trouve pas charismatique ou talentueux mais... » je reprenais, me voulant précise afin qu’il ne s’imagine pas que j’eue été insultante. « ... Un peu de modestie ne te ferait pas de mal. » je concluais, sous forme de conseil, pas de critique. Je ne critiquais jamais, je n’avais d’autre but que d’aider. Qui plus est, cette même modestie ne le rendrait que d’autant plus charismatique et talentueux dans la mesure où, se remettre en question engendrait une forme de progression, d’amélioration dans son comportement, mais surtout dans son art. « Viens. » Quoi ? C’était déjà fini ? Il voulait pas essayer de trouver d’autres noeuds à dénouer ? Zut. J’aimais bien ça, moi. Surprise, donc, et un peu frustrée -même si je ne posais pas ce mot-là dessus-, je me tournais vers lui, quelque peu interrogative, cherchant à comprendre où je devais venir. « Ici. » Sur la marche ? Avec lui ? Obéissante, encore une fois, je me relevais, déroulant mon corps, avant de venir me déposer, doucement, à ses côtés. Sans, toutefois, comprendre pourquoi. « Je veux te montrer quelque chose. » Oh ? D’accord. Ça avait du sens, donc. Et j’attendais. J’attendais qu’il sorte de sa besace ce qu’il y cherchait, puis j’attendais qu’il ouvre ce carton à dessins qu’il venait d’en extraire, et enfin, j’attendais qu’il me tende une esquisse, allant jusqu’à la déposer sur mes genoux. Une esquisse en couleur, quelque chose de très lumineux et sombre à la fois. Quelque chose d’inattendu. « Qu’est-ce que tu en penses? » Moi ? Pourquoi moi ? Je n’étais pas critique, je n’y connaissais pas grand chose, et j’avais une sainte horreur du jugement. Autant dire que j’étais très mal placée pour faire ce qu’il attendait de moi. Néanmoins, j’observais, je détaillais, je contemplais avec attention. « C’est l’un de tes pas-vraiment-auto-portraits ? » j’interrogeais, sans quitter l’esquisse des yeux. Parce que ça lui ressemblait, ça lui ressemblait beaucoup alors, quelque part, ça pouvait être une forme d’autoportrait, mais, encore une fois, sans être ce que les autres attendaient d’un autoportrait. « C’est très... Sombre. » je lâchais, finalement, obéissante à nouveau, mais hésitante dans un premier temps. « Je sais, je vois bien que c’est très lumineux, avec des teintes claires et douces, mais... Je ne sais pas, il y a ce point de fuite très loin, si loin, et puis la terre encadrant l’eau... Une terre sauvage, escarpée,  brumeuse... Comme si l’eau se trouvait cernée de ténèbres la rendant d’une mélancolie interminable. C’est comme ces voiles, à l’horizon, pourquoi ont-elles la forme de griffes tendues vers le ciel ? Et les langues de terres entourant l’eau menant jusqu’à la mer, c’est comme si... Comme si elles s’apprêtaient à se refermer sur nous, pour nous empêcher de l’atteindre... » Alors oui, oui son oeuvre était très lumineuse, mais... « Ca me rend triste. » j’avouais, la mine légèrement défaite en coulant un regard, tout aussi triste, en direction de l’artiste. Si, comme je le pensais, ça le représentait, ça représentait sa vision du monde, alors ça me rendait triste, très triste.    


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mer 18 Mar - 19:29


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
Mes doigts s’affairant à retirer les milles et unes épingles qui maintenaient sa coiffure en place, elle me questionnait sur le spectacle de ce soir. Si j’avais aimé? Oui, lui répondis-je. Je ne sentais pas le besoin de justifier ma décision. En quoi ça l’aiderait? Elle dansait pour elle, pas pour les autres — et ça, je l’avais bien remarqué durant sa prestation — alors un avis ne changerait pas ça. Encore moins le mien. Comment j’étais entré ici? Simple, talent et charisme m’avait offert le pseudo-badge tant désiré et ne m’avait valu aucune question. Mais elle ria, répétant ces deux adjectifs. Ses cheveux maintenant libres, elle penchait la tête en arrière jusqu’à ce qu’elle puisse me voir. Le sourcil arqué et le front plissé suite à sa réaction, je la regardais, muet, sans comprendre. « Tu plaisantais pas ? Désolée. » Si je plaisantais? Bah, non, pourquoi je plaisanterais? Elle se redressait et je glissais mes mains sur ses épaules pour entamer un léger massage, auquel elle répondit favorablement puisque qu’elle penchait la tête en avant pour m’offrir plus d’espace. « Non pas que je ne te trouve pas charismatique ou talentueux mais... Un peu de modestie ne te ferait pas de mal. » Je fronçais les sourcils. « Tu crois que je me vante? » J’avais lâché ça comme ça, surpris, quelque peu offensé. « Je ne me vante pas. » Non, je n’étais ni arrogant, ni vantard, ni narcissique. C’était juste que… « Je ne vais pas dire que je n’ai pas de talent parce que ce n’est pas vrai. C’est un fait. J’ai été brillamment diplômé de la NYSS, c’est donc une preuve que je sais faire quelque chose de mes mains. » Et pour le charisme… « Les gens n’osent pas se mettre en travers de ma route. Ils se sentent mal à l’aise, et aucun son ne leur sort des lèvres. J’ai l’air sûr de moi, tellement sûr que ça en est assez convaincant pour l’un des hommes de la sécurité de l’établissement, qui ne s’imagine pas une seule seconde que je pourrais mentir puisque ma respiration ne s’affole pas, je ne cligne pas des yeux, je ne transpire pas, mes jambes ne flanchent pas. » J’avais dit tout ça d’une voix fermée en la massant, de la nuque jusqu’aux épaules, dénouant les tensions de son corps. « C’est tout. » finissais-je par conclure. Si elle pensait vraiment que je ne me remettais jamais en question, elle avait tort. Si elle savait le nombre de croquis d’elle que j’avais chiffonné ces deux derniers mois, simplement parce que je n’étais pas satisfait d’un unique petit détail, elle comprendrait peut-être. Mais loin de moi l’envie de lui révéler cela. A la place, je renouvelais mon ordre, lui montrant finalement où elle aurait du venir en premier lieu à son air interrogatif, soit à mes côtés, assise sur cette marche. Je lui annonçais que je voulais lui montrer quelque chose. C’est pour cela que j’extirpais de mon carton à dessins une feuille teintée de couleurs claires et douces, la posant sur ses genoux. Je voulais avoir son avis. Qu’est-ce que cette oeuvre lui inspirait-elle, à elle? Long moment durant lequel elle examinait avec attention ce travail, comme essayant de savoir ce que je voulais l’entendre dire. Mais je n’avais aucune attente spéciale. Je voulais juste savoir, la connaître un peu mieux, et quoi de mieux qu’un travail de l’âme? « C’est l’un de tes pas-vraiment-auto-portraits ? » Je tournais la tête vers elle, la question m’ayant pris de court. Elle semblait hésiter, chercher ses mots. Alors moi, j’attendais patiemment, ne quittant pas son visage pâle du regard. « C’est très... Sombre. » Et j’attendais encore. « Je sais, je vois bien que c’est très lumineux, avec des teintes claires et douces, mais... Je ne sais pas, il y a ce point de fuite très loin, si loin, et puis la terre encadrant l’eau... Une terre sauvage, escarpée,  brumeuse... Comme si l’eau se trouvait cernée de ténèbres la rendant d’une mélancolie interminable. C’est comme ces voiles, à l’horizon, pourquoi ont-elles la forme de griffes tendues vers le ciel ? Et les langues de terres entourant l’eau menant jusqu’à la mer, c’est comme si... Comme si elles s’apprêtaient à se refermer sur nous, pour nous empêcher de l’atteindre... » Je l’écoutais attentivement, bien que mon front se plissait de plus en plus au fur et à mesure de sa description. Tiens… « Ca me rend triste. » concluait-elle, tournant son visage vers le mien, mes yeux plantés dans les siens, toujours avec cette même intensité qui me caractérisait si bien. Son regard à elle, teinté d’une mélancolie sans nom. Je gardais le silence quelques instants, réfléchissant à ce que je pouvais bien dire. « C’est mon oeuvre la plus heureuse. » avouais-je finalement. Même mon oeuvre la plus heureuse se voyait triste? Je devais vraiment être abîmé, l’âme écorchée et écaillée, sûrement bien plus que ce que je croyais, finalement. Je baissais le regard vers ses cuisses sur lesquelles se trouvait le dessin, et récitais, d’une voix grave et basse : « Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l'humeur est vagabonde; c'est pour assouvir ton moindre désir qu'ils viennent du bout du monde. Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d'hyacinthe et d’or; le monde s’endort dans une chaude lumière. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » Autant rester dans du Baudelaire, non? C’était ce poème, l’Invitation au voyage, qui m’avait inspiré cette oeuvre. Quelque chose de beau, de lumineux, d’heureux, de paisible. Un petit gout de Paradis. Qui avait beau n’être qu’un rêve, mais je le voyais positif. Je voyais tout le contraire de ce qu’elle me décrivait. Bien qu’elle avait également raison sur son analyse. Je relevais les yeux vers elle, les glissant à nouveau dans les siens, comme essayant de chercher son essence même au plus profond de ses pupilles bleutées.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Ven 20 Mar - 2:41



my stomach turns and I exhale
« Tu crois que je me vante? Je ne me vante pas. » Non, il ne plaisantait vraiment pas. Cela dit, je ne trouvais pas qu’il se vantait puisque, je le lui avais accordé moi-même, il était effectivement talentueux et charismatique, mais... C’était bizarre de le dire à voix haute très sérieusement, non ? Ça dénotait une forme d’absence de pudeur. Pas de l’arrogance mais... Je ne sais pas, peut-être un peu trop d’assurance. Ne doutait-il jamais de rien ? « Je ne vais pas dire que je n’ai pas de talent parce que ce n’est pas vrai. C’est un fait. J’ai été brillamment diplômé de la NYSS, c’est donc une preuve que je sais faire quelque chose de mes mains. » Oui, sauf que c’était subjectif, non ? Ce que je faisais moi ne plaisait pas à tout le monde, et certains me trouveraient du talent là où, d’autres resteraient impassibles devant mes gesticulations. C’était encore pire dans son domaine puisqu’on pouvait aimer la peinture sans aimer, pour autant, tous les peintres, tous les styles. « Les gens n’osent pas se mettre en travers de ma route. Ils se sentent mal à l’aise, et aucun son ne leur sort des lèvres. J’ai l’air sûr de moi, tellement sûr que ça en est assez convaincant pour l’un des hommes de la sécurité de l’établissement, qui ne s’imagine pas une seule seconde que je pourrais mentir puisque ma respiration ne s’affole pas, je ne cligne pas des yeux, je ne transpire pas, mes jambes ne flanchent pas. » Ce n’était pas la définition de charismatique pour moi, ça. « C’est tout. » Et c’était déjà beaucoup, non ? Je gardais le silence un instant, réfléchissant à ce qu’il venait de dire et ce qui me dérangeait dans ce qu’il venait de dire. « Tu ne me mets pas mal à l’aise, moi. » C’est tout ce que je trouvais à répondre. Rien de bien intelligent en soi, et rien en réel rapport avec ce que j’aurais voulu lui dire, c’était juste sortit comme ça, spontanément, à mon image en quelques sortes. « Et puis, charismatique ça veut pas dire qui fait peur aux gens. Ça ne veut pas dire pas transpirer ou trembler non plus. Le charisme c’est attirer les gens à soi, pas les repousser. » j’expliquais, songeuse, tout en me redressant pour accéder à sa requête et m’installer à côté de lui. « Quant au talent, certains trouveront que tu n’en as pas, parce que l’art les dépasse ou parce que ton art les dépasse. Moi je trouve, en effet, que tu en as, même si tes oeuvres me semblent très sombre, mais ça veut pas dire que la terre entière te trouvera talentueux. Faut pas que tu dises ça comme ça, ça pourrait passer pour de l’arrogance. Tu dois laisser les autres le dire pour toi. Tu peux dire que tu es blond, tatoué et grand, parce que ce sont des faits, mais pour le talent, le charisme et le reste, ce sont des jugements. » Et on ne pouvait pas se juger soi-même, si ? C’était pas mon avis. Un avis que je lui fournissais sans une once d’autorité et d'aridité,  je ne faisais que le soutenir, lui apporter mon aide comme on l’avait fait pour moi. Parce qu’il avait l’air d’être comme moi, justement, de pas très bien comprendre le monde qui l’entourait et ses règles de conduite à tenir. Peut-être qu’il s’en foutait, finalement, de ce monde. Mais pas moi. Je voulais pas qu’on pense du mal de lui. Je ne m’expliquais pas vraiment pourquoi, mais c’était le cas. D’ailleurs, je n’avais cessé de sourire tout en lui affirmant tout ça, et j’administrais même une légère pression sur sa cuisse, comme on me l’avait fait souvent, pour lui assurer ma sympathie. Enfin, je crois que c’est ce que ça voulait dire, non ? Pendant ce temps, il fouillait sa besace à la recherche d’un carton à dessin, avant d’en extraire une esquisse pour me la tendre. Il voulait mon avis. Ça prouvait bien qu’il était tout sauf arrogant. Moi, je le voyais, mais est-ce que les autres le percevait tout autant ? Ce n’était peut-être pas son problème, peut-être que je n’avais pas à m’en mêler, mais je ne savais pas faire autrement. Et puis, brusquement, son esquisse accapara toute mon attention. Il voulait mon avis et je comptais bien le lui donner, pleinement. Parce que je m'immergeais toute entière dans l’oeuvre, je prenais mon temps, gardant le silence et simplement... Admirant.  Je percevais beaucoup de tristesse dans l’esquisse, une forme de tristesse asphyxiante dont je lui fis part. Oui, je me doutais que ce n’était pas ce qu’il avait souhaité communiquer tant cette oeuvre semblait différente des autres, de celles que j’avais vu dans son atelier, mais c’était plus fort que moi, je ne savais pas mentir. « C’est mon oeuvre la plus heureuse. » Et quelque part, c’était encore plus triste justement parce qu’il y voyait le bonheur. C’était pas ça, le bonheur, c’était pas des griffes et un horizon intouchable. « Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l'humeur est vagabonde; c'est pour assouvir ton moindre désir qu'ils viennent du bout du monde. Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d'hyacinthe et d’or; le monde s’endort dans une chaude lumière. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » L’invitation au voyage. C’est drôle, moi aussi j’aimais ce poème, mais je ne le voyais pas du tout comme son esquisse. Peut-être de part son rythme lent, j’y percevais une forme de paresse heureuse, une maison de campagne baignée d’une lumière dorée, et la chaleur tapant sur des carreaux déformés par les ans. Je n’y voyais pas l’eau, pas la mer, d’ailleurs, la strophe évoquant les canaux, je l’oubliais souvent. « Pour moi, c’est un espace clos, douillet, intime, un endroit où il fait chaud, saturé par le parfum des fleurs coupées et l’odeur d’une tarte sortant du four. Il y a de la musique aussi, en sourdine, comme une douce et lancinante mélopée. Et puis, un chat, ronronnant à portée de doigts. Tout est lent, même le temps, les mouvements, le balancier de l’horloge, tout est doux, calme et familier, comme une danse. » je lui expliquais, le regard d’abord perdu dans le vide, puis réintégrant le sien, accompagné de cette main que je passais contre sa joue, comme pour le réconforter. « Tu veux que je te montre ? » j’avais, alors, demandé de cette voix basse qui refusait de troubler la surface de mon doux rêve.    


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Ven 20 Mar - 20:31


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Ebba et Even
J’avais vraiment ressenti le besoin de justifier le coup du « talent et charisme », parce que je ne voulais pas qu’elle se mette à penser que je n’étais qu’un autre petit merdeux arrogant, bien que… Pourquoi ça m’intéressait? Pourquoi je me préoccupais de ce qu’elle pensait, alors que je ne me souciais jamais de ça en temps normal? J’avais pour habitude de vivre ma vie, et que je plaise ou non, ça m’était bien égal. Et non, là j’avais débité un flot de paroles incroyable pour ceux qui ont l’habitude de me fréquenter, bien le contraire de ma doctrine « Je ne dis que ce qui est utile et je ne gâche pas ma salive ». « Tu ne me mets pas mal à l’aise, moi. » Je la regardais, bizarrement. Enfin, c’était elle qui était bizarre, non? Pourquoi elle était l’exception à la règle? Pourquoi il fallait qu’elle soit différente? Comment pouvait-elle être différente? « Et puis, charismatique ça veut pas dire qui fait peur aux gens. Ça ne veut pas dire pas transpirer ou trembler non plus. Le charisme c’est attirer les gens à soi, pas les repousser. » Je n’étais pas d’accord. Pas entièrement, du moins. « Une personne dotée de charisme séduit, influence, manipule ou encore fascine les autres par ses mots, ses actions, son attitude. » Et mon attitude imperturbable avait réussi à influencer, voire manipuler, le garde de la sécurité du théâtre, pour qu’il m’accorde assez sa confiance afin de me laisser entrer. Elle s’installait enfin à côté de moi. « Quant au talent, certains trouveront que tu n’en as pas, parce que l’art les dépasse ou parce que ton art les dépasse. Moi je trouve, en effet, que tu en as, même si tes oeuvres me semblent très sombre, mais ça veut pas dire que la terre entière te trouvera talentueux. Faut pas que tu dises ça comme ça, ça pourrait passer pour de l’arrogance. Tu dois laisser les autres le dire pour toi. Tu peux dire que tu es blond, tatoué et grand, parce que ce sont des faits, mais pour le talent, le charisme et le reste, ce sont des jugements. » Mes oeuvres lui semblent très sombres? Oui, c’était la première chose que j’avais retenu de son petit discours. Moi, je ne m’en rendais pas forcément compte. Je dessinais avec mon âme, de façon un peu innée je dirais. Je ne me posais pas la question de comment j’allais faire quoi, ça venait tout seul, mes doigts se mouvaient d’eux-même, avec la même aisance que l’Albatros volant très haut dans les airs. Il ne pensait sûrement pas à battre des ailes d’un côté ou de l’autre, ou encore d’en inverser les battements pour freiner son élan. Il le faisait, il ne réfléchissait pas. C’était sa nature. Et mon art, c’était la mienne. « La vie n’est faite que de jugements. » Après tout, ceux qui m’avaient diplômé avaient émis un jugement sur mes oeuvres, non? Les businessmen à qui je revendais mes copies, eux aussi jugeaient mon travail. Moi-même je jugeais mon travail. Pour moi, tout était question de jugement, et rien d’autre. Et pour être honnête, ça m’importait peu. Les jugements m’importaient peu. C’était bien ça, ma philosophie de vie, et ça l’avait toujours été d’ailleurs, dès mon plus jeune âge. A quoi bon se préoccuper des autres si je suis très bien tout seul? Je ne manque de rien, j’ai même tout ce dont j’ai toujours rêvé. Le reste, ça me passe au-dessus de la tête, sans même que je ne détourne le regard. Et pourtant, à la voir sourire, là, devant moi, l’attitude débordant de bonté candide, je ne pouvais rester insensible. C’était bien la première fois, à vrai dire, que je n’étais pas totalement insensible. Légère pression sur ma cuisse quand je me retournais pour extirper la feuille colorée de mon carton à dessin — geste que je devinais également innocent et donc auquel je ne prêtais pas grande attention. Je lui déposais délicatement le dessin sur les genoux en lui demandant son avis, et elle se plongeait entièrement dans l’oeuvre, avant de m’en faire une description troublante. Troublante, puisqu’elle était l’exacte opposée de ce que j’avais imaginé en peignant ça. Cette oeuvre la rendait triste, alors que pour moi, c’était la plus joyeuse que j’avais fait depuis aussi longtemps que je me souvenais avoir un crayon à papier dans la main. Je lui citais alors l’Invitation au Voyage de Baudelaire, source de mon inspiration pour cette oeuvre. « Pour moi, c’est un espace clos, douillet, intime, un endroit où il fait chaud, saturé par le parfum des fleurs coupées et l’odeur d’une tarte sortant du four. Il y a de la musique aussi, en sourdine, comme une douce et lancinante mélopée. Et puis, un chat, ronronnant à portée de doigts. Tout est lent, même le temps, les mouvements, le balancier de l’horloge, tout est doux, calme et familier, comme une danse. » Comme une danse… Évidemment, c’était ça, sa perception du bonheur, à elle. Moi, à vrai dire, je n’étais pas sûr d’en avoir une. L’Art, évidemment. Mais est-ce que ça me rendait… heureux? Ça m’apaisait, m’occupait, me plaisait. Mais en étais-je pour autant heureux? C’était quoi, finalement, être heureux? C’était bien un de ces termes qui n’a de sens que de façon subjective. Comme la beauté, par exemple. Ou le talent, comme me l’avait-elle expliqué plus tôt… Son regard, jusque là perdu dans le vide, captait de nouveau mes pupilles claires, et sa main glissa sur ma joue en une douce et lente caresse. Contact électrisant, paradoxe entre sa tendresse. Contact qui eu le don de me dresser les poils et picoter mon épine dorsale, jusqu’à ce que j’en frémisse discrètement. « Tu veux que je te montre ? » Est-ce que je voulais qu’elle me montre? Oui, sûrement, mais si ça impliquait de quitter cette marche qui s’était d’un coup faite douillette, d’enlever cette paume réconfortante de ma joue, et de laisser la distance s’installer à nouveau, distance qui avait eu du mal à disparaitre, alors non. Je voulais qu’elle me montre, mais que l’on n’ait pas à bouger. Mais je finis par simplement hocher la tête. Lentement, doucement, comme si je n’étais pas vraiment sûr  de ce dans quoi je m’engageais en acceptant sa proposition. Mais je voulais savoir, j’étais curieux. Je voulais apprendre d’elle, je voulais prendre tout ce que cette frêle blonde à la peau pâle et aux yeux aussi clairs que les miens pouvait me donner.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Sam 21 Mar - 23:40



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« Une personne dotée de charisme séduit, influence, manipule ou encore fascine les autres par ses mots, ses actions, son attitude. » Je secouais la tête mollement, pas vraiment d’accord avec sa définition. Mais ça, il devait déjà le savoir. « Ca, c’est un manipulateur, pas quelqu’un de charismatique. » Il y avait une différence parce que, certes, un manipulateur se devait d’être charismatique, mais un charismatique n’était pas nécessairement manipulateur. Le charisme était un don qui devait servir à faire le bien, même si l’Histoire était grêlée de personnage l’ayant utilisé à mauvais escient... Hitler, Mussolini, Staline pour ne citer qu’eux, mais tellement d’autres encore. C’était ça qui avait perverti le terme ‘charisme’, c’était ça qui en avait fait la définition qu’il en donnait aujourd’hui, mais... C’était pas ça. Pas réellement. Il devait pas user du sien comme ça. Mais ça, je le gardais pour moi, parce que je n’étais pas en mesure d’exiger quoique ce soit. Après tout, qui étais-je pour dire que si j’avais eu du charisme j’en aurais fait autre chose, quelque chose de bien ? J’en savais rien, peut-être que j’aurais tout fait de travers, comme d’habitude. J’étais pas normale, c’était une évidence, alors je crois que, là encore, je n’aurais pas su quoi faire de ça. J’avais pas envie de séduire, d’influencer ni par mes mots, ni mes actions, ni mon attitude. Ça devait être bizarre, quand même. Quoiqu’il en soit, il ne devait pas émettre un jugement sur lui-même, parce qu’un jugement n’était jamais objectif, encore moins lorsqu’il était envers soi-même. « La vie n’est faite que de jugements. » Pas la vie, non. « Les autres, oui. » mais pas la vie. « Et tu n’es pas les autres, si ? » Parce que c’était pas grave de ne pas être comme tout le monde, de ne pas faire comme tout le monde, d’accepter sa différence sans se plier et ployer pour ressembler à ce que le monde voulait que l’on soit. « Sois pas les autres, s’il te plait. » je demandais, presque implorante, parce que j’avais, moi-même, bien trop souffert de cette soit-disant nécessité de ne pas différer du reste, de ne pas faire de vagues. Mais c’était beau les vagues. Sans elles, la mer serait d’un ennui mortel. Un peu comme cette oeuvre qu’il me présentait, à l’eau si calme, et qu’il me décrivait comme heureuse. Je la voyais triste. Pas à cause de la mer, mais à cause des bandes de terre et de la dynamique, des coups de pinceaux et du point de fuite insaisissable. Il me citait Baudelaire, à nouveau, l’invitation au voyage, et je lui répondais en lui décrivant ma propre vision de ces vers. Dans mon rêve à moi, il faisait chaud, il faisait sec, on humait des effluves délicieuses de partout. On trouvait même un chat, et l’écho pas si lointain d’une vieille mélodie. Et puis, j’évoquais une danse. Mais pas ma danse à moi, pas des mouvements solitaire dans la pénombre d’une scène. Non. Une danse, une vraie danse, au sens premier du terme, comme j’avais vu à Paris, une fois. Ils devaient avoir cent vingt ans à eux deux, et pourtant, il y avait dans cette danse tout le luxe, le calme et la volupté du poème de Charles Baudelaire. Est-ce qu’il voulait que je lui montre ? Que je rende réelle cette vision chimérique ? Ou un peu plus réelle, du moins, à défaut de l’être complètement ? Il sembla hésiter, prendre son temps pour peser le pour et le contre. Peut-être était-il pressé ? Peut-être que je le retardais avec mes bizarreries ? J’avais tellement cette crainte de déranger que, désormais, elle me surprenait n’importe où, n’importe quand, même lorsque le sujet se trouvait dans mon espace vital, dans ma loge, mon endroit à moi, durant mon temps de change. En toutes logiques, si l’un devait être susceptible de déranger l’autre, ce n’était pas moi. Mais ça, ça ne m'effleurait même pas l’esprit. Il ne me dérangeait pas. Personne ne me dérangeait jamais. Pas même mon gentil stalker réclamant une photo alors que j’étais déjà en retard. Et je ne devais pas le déranger non plus, puisqu’il finit par hocher lentement de la tête, faisant éclore un sourire enthousiaste sur mes lèvres. J’étais tellement contente de pouvoir lui montrer à mon tour. C’était une chose de décrire, c’en était une autre de voir. Ou plutôt ressentir, dans mon cas. Parce que c’était ça, ma vision du poème, c’était un ressenti plus qu’un visuel. Un ressenti qu’il fallait ressentir afin de pouvoir, par la suite, le visualiser sans mal. « D’accord. » je soufflais, ravie, en me remettant sur mes pieds, quittant la marche pour m’en aller fouiller dans mon monumental sac à main, duquel sortait la tête de mon chien impassible. Fébrile, je mettais plusieurs secondes avant de poser mes doigts, à l’aveugle, sur ce que je cherchais : mon téléphone. Un iPhone, pour être plus précise, dans lequel se trouvait toutes mes listes de lectures indispensables à ma fonction. Prokofiev, Rachmaninov, Strauss, Brahms, Mendelssohn, Mozart, Beethoven, Stravinsky, évidemment, mais pas seulement. On pouvait y trouver, aussi, du Mark Ronson, Imagine Dragon, Gainsbourg, Brel, Piaf, Nirvana, Muse, DaftPunk, C2C et d’autres pépites plus confidentielles dont Lo-Fang. C’était d’ailleurs cet artiste que je cherchais, adossée au meuble face à mon miroir, un artiste que je peinais à retrouver au milieu de cette multitude de morceaux. Jusqu’à ce que... La musique fut... Reconnaitre le titre emblématique de Grease dans ces conditions était plus que compliqué, mais qu’importe, ce n’était pas le but recherché. Non, ce que je voulais, c’était cette danse, celle que je ne saurais décrire, celle qu’il fallait ressentir pour parvenir à la visualiser. Alors, je comblais la distance entre nous pour lui tendre une main ouverte, une main offerte. Une main dans laquelle il devait couler la sienne, et se lever. Se lever pour venir me faire face, et lorsque ce fut chose faite et que je me trouvais, pour l’une des rares fois de ma vie, face à quelqu’un de plus grand que moi, je conservais sa main dans la mienne, mais élevais nos bras, tandis que mon autre main récupérait la sienne, libre, jusqu’à venir la déposer sur ma taille. Puis, je me rapprochais d’un pas, restreignant la distance entre les corps sans la moindre arrière pensée, juste pour danser. D’une main, je me déposais sur son épaule après avoir parcouru son dos, et glissé sur son omoplate, et mon menton vint s’ancrer au revers de cette même main, avant même que je n’entame le doux balancement, celui-là même qui se coordonnait au rythme imposé. Ce n’était pas ma danse, c’était LA danse, celle qui traduisait le mieux un instant heureux. C’était ça, mon invitation au voyage.     


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Lun 23 Mar - 4:03


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Ebba et Even
« Ca, c’est un manipulateur, pas quelqu’un de charismatique. » Mouais. Le charisme permet la manipulation, je n’avais jamais dit que le charisme obligeait la manipulation. Mais qu’importe, on avait nos différences d’opinion, et le fait qu’elle ne démontait pas ses idées devant moi comme les autres me plaisait. Du concept de charisme, voilà qu’on passait au concept de jugement. Quelle conversation intellectuelle qu’on avait là. Une conversation étonnante, dont je n’aurais pas soupçonné la tournure à l’avance. Mais dans mon éternel pessimisme, j’avançais d’une voix grave que la vie n’était faite que de jugements. « Les autres, oui. » Hm. « Et tu n’es pas les autres, si ? » Je fronçais quelque peu les sourcils, le regard plongé sur le sol, comme si je réfléchissais. A vrai dire, je ne réfléchissais pas à sa dernière remarque, mais plutôt à la première. Si les autres étaient pleins de jugements, et que les autres constituaient la vie, conséquence : la vie était pleine de jugements. Non? « Sois pas les autres, s’il te plait. » Il y avait comme une teinte de désespoir dans sa voix, comme une plainte, suppliante, vitale. Je relevais doucement le regard vers elle, intrigué. « Tu crois vraiment que j’ai l’air d’être comme les autres? » lui soufflais-je alors, la voix basse. Vraiment? Tout le monde voyait du premier coup d’oeil que je n’appartenais pas à ce monde, que j’avais le mien. « Je ne suis pas les autres, Ebba. » lui confirmais-je, gravement, sincèrement, sérieusement. « Et toi non plus, tu n’es pas les autres. » Et finalement, dans notre différence, on avait l’air de s’entendre assez bien, elle et moi. Je n’avais jamais parlé autant que ce que j’avais fait aujourd’hui, et ça n’avait jamais été aussi facile. Ça n’avait jamais été aussi… naturel. Tout aussi naturel de lui demander son avis sur l’une de mes aquarelles, que je posais d’ailleurs sur ses genoux. Mon oeuvre la plus heureuse, qu’elle dépictait comme triste, extrêmement triste. Le contraire de ce que j’avais voulu représenter. Est-ce que du coup ça rendait mon oeuvre mauvaise? Mal-faite? Non, le spectateur voyait ce qu’il voulait voir comme il voulait le voir, n’est-ce pas? Ça ne rendait pas mon travail mauvais pour autant… Du moins, je l’espérais. L’Invitation au voyage cité, elle me répliquait avec sa vision à elle ce qu’elle voyait dans ce poème. Vision tellement différente du bonheur que moi j’avais. Mais après tout, qu’est-ce qu’était le bonheur, si ce n’est qu’une vision subjective d’un sentiment personnel et intime? Est-ce que je voulais qu’elle me montre? Il me fallut un instant pour peser le pour et le contre de cette proposition, avant de finir par hocher la tête, de façon toujours incertaine, ce qui lui décrocha un grand sourire. « D’accord. » Et elle se levait, s’éloignant de moi pour aller fouiller dans son sac à main, duquel une petite tête poilue se dévoiler. Elle avait un chiot caché là-dedans depuis tout ce temps qui n’avait pas fait un bruit? Waouh, elle avait des dons de dressage apparement. Elle en extirpait son iPhone, glissant son pouce sur le tactile de l’écran. Une musique s’éleva finalement dans la loge tamisée. Musique lente, suave. Ebba venait vers moi et me tendait sa main, ouverte, en signe d’invitation. « Non, je… » Je ne danse pas, voulais-je dire. Sauf que mes yeux bloqués sur sa paume offerte, je ne pus résister. Je glissais enfin la mienne dans la sienne, le premier couplet de la chanson — que j’avais d’ailleurs reconnue et dont j’admirais la reprise — déjà passé. Je me levais et venais lui faire face, alors qu’elle posait ma main libre sur sa taille, sur laquelle je refermais doucement mes doigts. Sa main libre à elle passait dans mon dos, glissait sur mon omoplate, avant de s’arrêter sur mon épaule, là où elle posait son menton alors que la distance était maintenant réduite à néant. Je me laissais aller aux balancements de nos corps, accordés au rythme de la musique qu’elle suivait aisément. Bien plus aisément que moi à vrai dire, et j’avais bien du mal à le cacher. Mes pas s’étaient fait gauches, trop secs, les jambes trop raides. Je n’étais pas dans mon élément. Si j’appréciais admirer toutes sortes d’art, je n’aimais pas forcément toutes les essayer, et la danse, c’était bien celle pour laquelle j’étais le moins habile. Et pourtant, je me laissais guider par cette jolie blonde qui se trouvait paisiblement dans mes bras, et je fermais un instant les yeux. Je fermais les yeux pour apprécier d’une meilleure façon, d’une manière plus profonde, les douces notes qui s’élevaient dans la pièce, les balancements qui nous unissaient elle et moi, les frissons qui me parcouraient l’échine. Je laissais la chanson se terminer, sans jamais me séparer d’elle un seul instant. Mine de rien, j’étais bien, là. J’étais tout simplement bien. J’étais paisible. Aussi paisible que dans mon atelier, à dessiner. Quel sentiment étrange. Je n’aurais jamais pensé ressentir ce que je ressentais quand je m’adonnais à ma passion dans autre chose que ma passion. C’était intriguant, perturbant et plaisant, le tout à la fois. Une fois la loge à nouveau plongée dans le silence — que je prolongeais aussi de ma propre volonté — ma main qui était posée sur sa taille remonta jusqu’à se glisser sur sa joue, alors que l’autre restait dans la sienne. Je penchais quelque peu la tête, le bout de mon nez glissant contre sa joue pour l’inciter à relever la sienne, d’une pression également de ma main contre sa peau. Je la regardais dans les yeux quelques longues secondes. Trop longues, trop courtes, à vrai dire je perdais quelque peu la notion du temps en cet instant. Ni une, ni deux, je plongeais vers elle et venais rapidement sceller ses lèvres des miennes. Le mouvement d’approche avait été rapide, mais une fois mes lèvres sur les siennes, j’entamais un long baiser, lent et doux, empli d’une tendresse dont je ne connaissais jusqu’alors pas l’existence.  
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mer 25 Mar - 0:47



my stomach turns and I exhale
« Tu crois vraiment que j’ai l’air d’être comme les autres? » Non, et ce n’était pas ce que j’entendais par là. « Je ne suis pas les autres, Ebba. » Je le savais bien, ça, puisque personne n’était un autre en puissance. Il était lui, et l’autre était l’autre, mais parfois, lui pouvait être tenté de ressembler à l’autre, et l’autre aussi, devenant un lui pour un autre. Vous suivez ? C’était important de s’assumer, d’assumer sa différence et de ne pas chercher à se fondre dans la masse, ou de ressembler à ce que l’on était pas juste par facilité d’existence. C’était ça que je lui demandais, moi, d’assumer sa différence et de pas vouloir ressembler à quelqu’un d’autre, quelqu’il soit, parce que... Parce que juger, c’était l’apanage de l’autre, des autres. Et se juger soi-même encore plus, puisqu’il s’agissait d’utiliser le regard de l’autre posé sur soi. Qu’est-ce qu’il en savait, lui, s’il était charismatique et talentueux ? Il pouvait pas le voir, à moins d’être dans la tête de quelqu’un d’autre, de voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre. D’être un autre, finalement. « Et toi non plus, tu n’es pas les autres. » Non, ça je le savais aussi. J’étais tout sauf les autres. Et je l’assumais parfaitement. Certains jours mieux que d’autres, mais j’essayais de l’assumer comme il se doit. Qu’importe, je ne renchérissais pas sur ses derniers propos, déjà parce que ce n’était pas moi, et surtout parce qu’il venait de déposer une aquarelle sur mes genoux. Très belle aquarelle, d’ailleurs, mais qui ne m’évoquait pas le bonheur. Le bonheur, pour moi, c’était une danse, une danse pouvait traduire tout ce que j’avais en tête, le calme, la douceur, la chaleur d’un couché de soleil, comme ce vieux couple que j’avais vu, une fois, danser. C’est pourquoi je me levais, cherchais mon téléphone dans mon sac, puis lançais la musique avant de lui tendre ma main. « Non, je… » Oui ? Non il quoi ? Il ne terminait pas sa phrase, il ne la terminerait pas. À la place, il glissait sa main dans la mienne et me suivait. Pas loin, juste là, au centre de la loge, où je m’immobilisais pour l’aider à placer ses mains correctement. Ce n’était pas très compliqué, mais il avait l’air un peu perplexe, pas du tout dans son élément. Il n’avait jamais dansé de sa vie ? Je veux dire vraiment danser, pas comme moi sur scène, mais comme à des fêtes, des mariages, ou simplement sur le carrelage d’une cuisine avec sa mère ? J’avais adoré ces instants-là, lorsque ma mère rentrait finalement en Sibérie, et qu’au détour d’une musique qu’elle aimait bien, je la surprenais se balançant lentement tout en remuant le contenu d’une casserole. Lorsqu’elle me découvrait là, elle me souriait, me faisait signe d’approcher, et me soulevait pour me déposer sur ses pieds, et danser avec moi, mes petits bras entourant ses hanches ou sa taille. Il n’avait pas eu ça, lui ? Elle avait été comment, son enfance ? C’était peut-être ça, la cause de son bonheur triste, une enfance sans exemple comme ceux qui ponctuaient la mienne ? En tout cas, il était tout coincé, et semblait incapable de se laisser aller vraiment. Il fallait ça pour apprécier l’instant, fallait arrêter de réfléchir à ce qu’on faisait, ou de s’observer. « Détends-toi... » je glissais, mon menton sur son épaule, fermant les yeux pour ne plus voir le décor et me représenter le mien, cette petite maison imaginaire qui correspondait, en tous points, à l’image qui débordait du poème. Et c’était bien, parce qu’enfin, il s’oubliait un peu. Il n’y avait pas besoin de connaître des pas, ou de maîtriser quelques compétences particulières, juste de se balancer lentement, au rythme qu’on voulait. C’était étrange, oui, si on prenait du recul, si on observait la scène de l’extérieur, deux individus dansant dans une loge, deux individus ne se connaissant pas du tout. Je ne savais même pas quel était son prénom. Ce pourrait-il que ce soit réellement David ? Non... Il avait un accent. Pas vraiment prononcé, beaucoup moins que le mien, mais il ne parlait pas comme les américains, pas avec le nez. C’était plus distingué, plus précieux. D’où il pouvait venir ? J’essayais de le deviner lorsque sa main quitta ma taille au profit de ma joue. Tiens, la musique avait cessé ? Quand, au juste ? Poussée par sa caresse sur ma joue, je relevais le nez vers lui, consciente qu’il devait en avoir marre de danser sur rien du tout, danser sur le silence. Alors, oui, je relevais les yeux jusqu’à lui, prête à m’excuser face à une remarque quelconque. Mais au lieu de remarque ou reproche, il se contenta de m’observer. C’était étrange d’ailleurs, il avait l’air de réfléchir, ou d’attendre quelque chose. Et moi aussi, en fait, sauf que je ne savais pas très bien ce que j’attendais. Qu’il me relâche ? Qu’il se remette à danser ? Je ne sais pas, tout semblait très inhabituel en cet instant. J’avais envie de... De je sais pas. Décidément, je ne savais pas grand chose. Ni ce que je voulais, ni ce qu’il se passait. Encore moins lorsqu’il combla la distance entre lui et moi, et en un fraction de seconde déposa ses lèvres sur les miennes avec urgence et empressement. Ça aussi, c’était étrange. Il me disait au revoir ? Chez moi, en Russie, c’était ainsi qu’on se disait bonjour et au revoir. Sauf qu’il était un peu tard pour se dire bonjour, non ? Est-ce qu’il était russe, en fait ? C’était de là qu’il venait ? Ou alors faisait-il en fonction de moi ? Je ne lui avais jamais dit que j’étais russe, mais c’était assez évident pour qu’il le devine tout seul. Au début, j’avais conservé les yeux ouverts de surprise, avant de, bizarrement, les clore et, quelque part, apprécier. Parce que ça durait trop longtemps pour un simple au revoir, et parce que c’était bien trop doux. Mais c’était pas de sa faute, il ne devait pas savoir. J’aurais pu lui montrer l’exemple, et me détacher rapidement, comme l’exigeait cette pratique mais... C’était étrangement plaisant, et j’avais pas trop envie, en fait. Non, j’avais bien envie qu’il reste là, à se tromper sur mes lèvres. Et je l’y laissais encore et encore, jusqu’à ce qu’il cesse de lui-même, jusqu’à ce qu’il se recule pour me découvrir façon pantin désarticulé qui n’osait plus bouger. Il fallu une petite seconde à mon cerveau pour se remettre en fonction et m’entendre dire, bêtement, « Tu pars ? » Parce que c’était de ça qu’il était question, non ? J’étais pas innocente au point de tout ignorer sur les baisers, j’étais juste suffisamment innocente pour ne pas imaginer une seule seconde qu’on puisse avoir l’envie de m’embrasser. De m’embrasser vraiment. Surtout qu’Irina disait qu’il fallait envoyer des signes à l’homme pour qu’il se décide à vous embrasser. Et moi, j’avais pas envoyé de signe du tout. Pas un seul. Si ? Alors oui, dans ma tête, ça sonnait logique qu’il dépose ses lèvres sur les miennes juste pour me dire au revoir. Même s’il ne savait pas bien s’y prendre. « Mais... » Oui, parce que maintenant que j’étais convaincue qu’il s’apprêtait à partir, je ne voulais pas qu’il parte. « ... Je connais même pas ton prénom. Et puis tu m’as pas dit pourquoi tu voulais me voir ? » Bah oui, il n’était pas venu pour rien, si ?     


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mer 25 Mar - 2:53


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
J’étais vraiment un piètre danseur. S’il y avait bien un art que je savais que je ne maîtrisais pas, mais alors pas le moins du monde, c’était celui-ci. J’étais un touche-à-tout. Je dessinais, je peignais, je sculptais, je photographiais, j’écrivais aussi, parfois. Mais je ne dansais pas. Je n’avais à vrai dire jamais dansé de ma vie. Que ce soit une danse professionnelle, ou simplement pour l’amusement, dans des soirées ou des évènements. J’étais toujours ce gars un peu trop bizarre qui restait assis à la table dans son coin sombre, toisant les autres d’un regard transperçant qui les faisait garder leurs distances plutôt que de s’aventurer à m’inviter à joindre la farandole. Mon père ne dansait pas, et ma mère… à vrai dire, je ne me souvenais pas de l’avoir vu danser. Peut-être qu’elle était partie trop tôt pour ça. Peut-être que c’était une de ses nombreuses surprises cachées qu’elle comptait me révéler plus tard, pour toujours me surprendre tant elle savait faire des tas de choses. Sauf que ce plus tard n’avait pas eu le temps d’arriver. Et n’arriverait jamais, à présent. Il était trop tard. Alors non, je ne m’étais jamais balancé au rythme d’une musique. J’étais trop maladroit, je me sentais trop vulnérable quand je m’adonnais à quelque chose que je savais que je ne maitrisais pas. C’était comme me mettre à nu devant la foule, me dévoiler, leur montrer que moi, Aksel Even Jørgåsen, j’avais effectivement des faiblesses comme le reste des êtres humains. Et ça, je ne voulais pas que ça se sache. Je voulais que les autres gardent cette image sauvage de moi, cette armure, cette carapace incassable que je m’étais bâtie au fur et à mesure du temps et des épreuves. Je voulais continuer de garder les gens à l’écart, de les tenir éloigner de moi. Sauf qu’avec Ebba, ça ne marchait pas. Ça n’avait pas marché dès la première seconde, et je savais que ça ne marcherait pas non plus à un quelconque moment donné. Elle allait d’ailleurs jusqu’à poser son menton sur mon épaule, son corps contre le mien, les yeux fermés, et je sentais la chaleur de sa respiration paisible transpercer les mailles de mon t-shirt. Elle ne voyait aucune arrière-pensée dans cette proximité, j’en étais sûr, et c’est ce qui la rendait si fascinante. Alors que toutes les femmes que j’avais pu rencontrer dans ma vie s’intéressait particulièrement à mon physique, prétendant s’intéresser à mon art pour se rapprocher de moi, Ebba, elle, s’intéressait vraiment à mon art. Elle prenait le temps de le regarder, de le détailler, de l’analyser, de le juger, de le complimenter, de le critiquer. Et elle ne me regardait même pas. Aucun regard de braise, aucun soupir brûlant du genre de ceux auxquels Irina était devenue professionnelle. Alors je me laissais prêter au jeu, je l’accompagnais dans cette danse lente, spontanée, bien qu’hésitant. « Détends-toi... » m’avait-elle dit. C’était bien facile pour elle, qui était danseuse professionnelle et qui savait se balancer au rythme de quelconque air musical. Mais je ne répliquais rien et fermais les yeux, m’efforçant à lâcher prise, comme elle me le demandait. Et je me perdais effectivement, durant un court instant. Court instant durant lequel je ne pensais plus à rien, je me laissais simplement balancer à son rythme, me rendant compte que tout compte fait, là, j’étais bien. Je ne savais pas si c’était ça, le bonheur, comme elle essayait de me le montrer, mais en tout cas, c’était apaisant, agréable. Une sensation nouvelle et qui me réchauffait les entrailles. La musique s’effaçait, plongeant la salle dans le silence, et je remontais ma main qui se trouvait naturellement sur sa taille pour la glisser sur sa joue, l’incitant à relever la tête vers moi d’une douce pression ainsi que d’une simple caresse du bout de mon nez contre sa peau. Elle replongeait dans mes yeux, et je me perdais à nouveau dans les siens. Elle me bouleversait. Elle faisait naître chez moi des sensations qui m’étaient jusqu’alors inconnues. J’étais lucide sur celles-ci, j’en avais conscience, je ne m’enfermais pas dans le déni. A quoi bon? Non, elle me faisait me sentir bien, et j’avais envie d’exploiter ça. J’avais envie de trouver la raison de toute cette vague d’émotions naissantes. Émotions qui se mêlaient mal à mon impulsivité, puisque je comblais la distance jusqu’à déposer mes lèvres sur les siennes. Geste rapide, mais qui soudainement se calmait une fois le contact entamé. Un baiser lent, long, doux, tendre. Une tendresse et une douceur qui apparaissait pour la première fois chez moi, et dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Sauf que toutes les bonnes choses ont une fin, alors je finis par me reculer, gardant les yeux fermés quelques secondes avant de les rouvrir pour atterrir de nouveau sur la terre ferme, dans le monde cruel de la réalité. Je replantais mes prunelles dans les siennes, prunelles qui s’étaient un peu plus éclairées, qui avaient un peu perdu de leur habituelle noirceur. Elle avait l’air perturbée, surprise, incapable de faire ou de dire quoi que ce soit. Alors, j’attendais. Je n’allais pas m’excuser, non. Ça avait peut-être été un geste déplacé, rude, mais je n’étais pas désolé. Pas le moins du monde. Alors j’attendais, encore et encore, jusqu’à ce que sa petite voix enfantine s’élève. « Tu pars ? » « Non. » Pourquoi pensait-elle que je m’en allais? A moins que… « Enfin, sauf si c’est ce que tu veux. » Moi, c’était loin d’être ce que je voulais, encore moins maintenant. Mais si elle le voulait, je partirai. Enfin, pourquoi je me torturais l’esprit comme ça? Depuis quand je me souciais de ce que les autres voulaient? Et depuis quand je me posais des questions inutiles? « Mais... » Mais quoi? J’attendais, ma main toujours posée sur sa joue, mon corps toujours assez près du sien. Je n’avais reculé que mes lèvres pour donner fin au baiser, rien de plus. « ... Je connais même pas ton prénom. Et puis tu m’as pas dit pourquoi tu voulais me voir ? » Mon prénom? Irina l’avait pourtant dit, à son attention même, lors de notre première rencontre. « Ebba, chérie, ne dérange pas Even, veux-tu? » Je m’en souvenais de ces mots, puisqu’ils m’avaient agacé et que je l’avais envoyée se rhabiller. « Even. » lui indiquais-je pourtant. Peut-être que ça lui avait échappé. Pourquoi je voulais la voir? Après un baiser comme je lui avais offert, je pouvais bien lui dire la vérité, non? « Je suis venu parce que ça fait deux mois que j’essaye désespérément de te dessiner, Ebba. Et je n’y parviens pas. Je n’en ressors jamais satisfait. Il me manque toujours ce quelque chose. Ce petit quelque chose que tu dégages et que je ne sais comment mettre sur papier. Je ne sais pas. Je n’y arrive pas. » La vérité, toute la vérité, jusqu’à finalement craqueler un peu l’armure que je m’étais forgé en lui avouant que j’avais bel et bien des faiblesses. Du moins, une, en ce qui concernait mes mots. « Et… Je voulais te revoir. » Tout simplement. Parce qu’il fallait que j’arrête de me voiler la face, ce n’était pas qu’une confusion professionnelle. C’était également une confusion sentimentale, personnelle. Émotionnelle.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Jeu 26 Mar - 23:34



my stomach turns and I exhale
Il allait partir. C’était obligé. C’était ce qu’il voulait me dire en déposant ses lèvres sur les miennes, bien qu’il s’y attarde un peu trop. Il n’y avait pas d’autre explication. Du moins, là, comme ça, spontanément, je n’en voyais aucune autre. C’était pas de l’ignorance, non, je n’étais pas stupide à ce point là, juste, éventuellement, un peu trop de naïveté, n’envisageant pas un seul instant qu’il puisse vouloir m’embrasser pour... m’embrasser, finalement. Je ne m’imaginais ni moche, ni affreusement repoussante, seulement... On ne se connaissait pas. J’avais posé cinq minutes pour lui il y a deux mois, et à présent il venait d’apparaitre dans ma loge. Certes, j’avais un peu pensé à lui, depuis la première fois, mais... Non, vraiment, ce n’était pas de la bêtise que de dire qu’il n’avait aucune raison valable pour m’embrasser. Je n’étais pas ma soeur. Aucune de mes soeurs. C’est pourquoi, lorsqu’il se reculait, je me retrouvais à lui poser cette question, avec ce bizarre sentiment d’urgent qui me permit de réaliser que j’avais pas vraiment envie que ce soit le cas, qu’il parte. « Non. » avait-il répondu rapidement, trop rapidement pour que l’information monte correctement jusqu’à mon cerveau. « Enfin, sauf si c’est ce que tu veux. » Ca non plus, d’ailleurs, ça n’avait pas eu le temps d’arriver là-haut, avant que je ne m’indigne, à ma façon, de le voir partir ainsi, sans m’avoir offert son prénom ou la raison de sa visite. C’était d’ailleurs, probablement, la première raison qui me perturbait le plus. Lui, il connaissait mon prénom, il en usait et en abusait, mais moi ? Pourquoi n’avait-il jamais cru bon de me le confier ? « Even. » Et bien quoi ? Quoi even ? Il comptait terminer sa phrase ou pas ? Je n’étais pas des plus vives, ce soir -jamais, en réalité- et ce n’était que maintenant que je notais qu’il m’avait répondu par la négative à ma première question. Il ne partait pas, donc. Ok. Du coup, pourquoi m’avait-il dit au revoir ? C’était bizarre, non ? J’en fronçais les sourcils de réflexion et perplexité. Cherchant à comprendre pourquoi et surtout ce qu’il entendait par ‘even’... S’il ne partait pas, alors... Oh... Oh ? Oh ?! C’était pour ça qu’il se tenait encore si près de moi ? Sa main maintenue sur ma joue ? Est-ce que... ? Est-ce qu’il me draguait ? Bon, d’accord, même moi j’étais consciente que ce n’était pas le mot, mais... Je n’en connaissais pas d’autre. C’est idiot, j’avais pris l’habitude de demander à mes interlocuteurs s’ils me draguaient, afin de lever le doute, puisque j’étais incapable de voir quand c’était le cas. Lui, le sans-prénom, c’était le seul pour qui j’avais oublié de le faire. Et uniquement parce qu’il m’avait pris au dépourvu. J’étais perdue et l’observais sans parvenir à défroisser mes sourcils. Je ne l’interrogeais pas pour autant, j’avais déjà du mal avec ses précédentes réponses à mes questions. « Je suis venu parce que ça fait deux mois que j’essaye désespérément de te dessiner, Ebba. Et je n’y parviens pas. Je n’en ressors jamais satisfait. Il me manque toujours ce quelque chose. Ce petit quelque chose que tu dégages et que je ne sais comment mettre sur papier. Je ne sais pas. Je n’y arrive pas. » Poursuivit-il, me tirant de mes réflexions avec cette deuxième réponse - oui, à cet instant-là, je n’avais toujours pas réalisé que Even était son prénom et non un début de phrase. Quelle idée d’avoir un mot en guise de prénom, aussi - et je ne comprenais pas. Qu’est-ce qu’il lui manquait ? Il avait oublié mon visage, mes traits ? Je dégageais ma joue de sa main pour couler un regard jusqu’au miroir, où se trouvait son esquisse. Il ne manquait rien. « Et… Je voulais te revoir. » Pour se remémorer mon visage ? Il y était parvenu, alors, et les esquisses de ce soir étaient le résultat qu’il attendait, c’est ça ? Mais dans ce cas, pourquoi il était venu me voir en loge ? S’il avait obtenu ce qu’il souhaitait, il n’avait plus rien à attendre de moi, si ? Hoo... J’étais tellement perdue. En même temps, lui aussi avait l’air perdu. Ce que je ne comprenais pas. Il avait l’air perdu du fait de ne pas être parvenu à me dessiner, mais... Quelque part, c’était logique, non ? C’était bien à ça que servait les modèles vivants,  à revenir chaque jour pour que l’artiste n’ait pas à faire un exercice de mémoire, pas même un peu. Alors, deux mois plus tard, oui, c’était normal qu’il ne se souvienne pas bien de moi. « Tu voulais me demander de poser pour toi ? » je proposais, persuadée qu’il avait du mal à terminer ses phrases ou à ne pas se perdre dans ses pensées. Bêtement, je souhaitais l’aider. L’aider à s’exprimer, mais aussi l’aider dans son travail si c’était ce qu’il voulait. D’ailleurs, c’est ce que j’allais lui proposer lorsqu’une voix s’éleva de plus loin dans le couloir. « Lissaaaaaaaaa ! J’vois encore de la lumière dans ta loge ! J’espère pour toi que tu n’es plus là. » disait la voix pas commode. Oh, ça partait d’un bon sentiment, mais... Il ne valait mieux pas trainer. « Je partais, Carmeeeen ! » je lui répondais, haussant la voix à mon tour, dans une grimace gênée. « Faut pas qu’on reste ici. » je reprenais, à voix basse, après un instant de silence passé à guetter des éventuels bruits de pas dans le couloir. Elle ne venait pas. C’était déjà ça. « Tourne-toi. » j’exigeais à nouveau, tout en l’attrapant par les épaules pour le faire pivoter moi-même, avant de filer jusqu’aux rangements où s’alignaient les tutus, mais où se trouvaient, aussi, mes vêtements civils. Ôtant rapidement mon short et mon collant, je les remplaçais par mon jean, après quoi j’enfilais un gros pull sur mon tee-shirt, puis mon gros manteau tout doux. « Allez, viens, Connard, on rentre. » je soufflais à l’intérieur de mon sac tout en attrapant l’artiste par le bras au passage, quittant la loge et la refermant derrière moi. J’allais prendre la direction de la sortie, lorsque je me rappelais que je n’étais pas seule, et que passer devant Carmen puis devant l’accueil de nuit était hors de question. Alors je nous forçais à retourner légèrement sur nos pas, repassant devant ma loge, puis tournant les talons pour prendre la direction de la scène. « Faut pas faire de bruit. » je précisais au David, un index devant mes lèvres, avant de relâcher son bras pour ne conserver que son poignet, tandis que je le devançais de quelques pas, le tirant derrière moi. Une porte, un couloir, une autre porte, un carrefour de couloirs, couloir de gauche, une nouvelle porte, une salle de répétition, une porte de l’autre côté, puis encore un couloir, encore un autre, un autre et un autre, un escalier qui monte, un couloir, une porte, un escalier qui descend, et enfin une porte à code avant d'atterrir sur le fond de scène. Une scène totalement vide, uniquement éclairée par cette ampoule solitaire  sur trépied qu’on appelle la veilleuse, ou « La sentinelle... » je glissais tout bas, cette fois, non pas de peur de nous faire surprendre, mais parce que les lieux inspiraient au calme et au respect. Comme une cathédrale. « Elle reste allumée toute la nuit, lorsque le théâtre est vide. L’Histoire dit qu’on l’allumait, à l’origine, pour repousser les fantômes. » Les fantômes ne me faisaient pas peur, mais puisque c’était la tradition. « Viens. » j’ajoutais en l’attirant pour traverser la scène, et sauter dans la salle rejoindre l’alignement de sièges et fauteuils d’orchestre. Puis « Attends. » lorsque, après avoir remonté l’allée, je m’immobilisais devant la porte de sortie de la salle, celle menant à l’atrium. Il fallait que je m’assure qu’aucune ronde de vigile ne passait par là juste à ce moment-là. « Maintenant ! » je soufflais, dépassant les portes pour cavaler jusqu’à la sortie de secours, celle donnant sur le côté du bâtiment et annonçant ‘à n’ouvrir qu’en cas d’incendie’. Il était supposé se produire une sonnerie stridente à chaque ouverture, mais c’était du flan, tous les danseurs le savaient, c’était par-là qu’ils sortaient pour fumer leurs cigarettes. « Et voilà, un jeu d’enfant ! » je me réjouissais une fois à l’air libre, avant de fouiller mon sac pour en extraire mon chien. Un chien qui s’empressa d’aller renifler le pantalon de l’artiste. « Ha oui, je ne vous ai pas présenté. Mon chien Connard. » Je commençais en désignant le husky adopté, avant de remonter ma main en direction de l’artiste, m’apprêtant à le présenter à son tour, avant de réaliser... « Non, je sais toujours pas ton prénom. Il est si moche que ça ? » Puisqu’il refusait de me le dire, c’est qu’il devait pas être très beau, pas vrai ? Oui, j’allais passer pour une idiote. Mais j’en avais pas encore conscience.      


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mer 22 Avr - 19:29


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
Je n’étais pas le genre d’homme à me poser trop de questions sur ce que je faisais, et comment je le faisais. J’agissais, et j’assumais. Point. J’avais embrassé cette blonde aux longues jambes innocentes. Pourquoi? J’en avais eu envie. Le moment m’avait paru propice. Et puis pourquoi j’essayais de me trouver une excuse? Je l’avais dit, c’était clair et simple, une envie. Envie qui l’amenait à penser que j’allais m’en aller. Non, ce n’était pas un baiser d’au revoir. Et je lui disais, trop rapidement sûrement, que je ne comptais pas partir. Sauf si elle le voulait, me rattrapais-je quelques secondes après. Et secrètement, je me surprenais à croiser les doigts pour que ceci ne soit pas sa volonté. Qu’elle voulait que je reste, autant que moi je voulais rester. Elle ne savait pas mon prénom, bien que je pensais qu’elle le savait en réalité, mais je lui redisais ainsi, mot à deux syllabes très vite oubliées et évaporées dans l’air de la pièce. Sauf qu’elle m’observait, l’air perdue, les sourcils froncés dans une expression d’incompréhension. De longues secondes restait-elle ainsi, ce qui au final me dicta que c’était le moment pour que ma main relâche sa joue et retrouve sa place, le bras à nouveau le long de mon corps de façon normale. Avais-je mal agi? Être spontané, irréfléchi, m’aurait-il cette fois, au final, causé du tort? L’avais-je brusqué? Étais-je vraiment en train de me poser toutes ces questions stupides et inutiles? La vraie question serait plutôt pourquoi ça m’importe autant? Du coup, j’optais pour la carte de la vérité, et lui confiais les raisons de ma présence ici. Mon art. Mais pas seulement. Je voulais la revoir, malgré moi. Elle n’était pas l’une de ces Irina que je voyais bien trop souvent et qui me rentraient dedans sans cacher leurs intentions, me fatiguant et me désespérant chaque jour un peu plus du tournant de l’humanité, me conformant totalement dans mon choix de vivre en reclus, moi et ma passion. « Tu voulais me demander de poser pour toi ? » Poser pour moi? Et devenir une autre Irina? Non, quelle idée stupide. Jamais elle ne serait une autre Irina. Jamais elle ne serait semblable à quelqu’un d’autre, j’avais l’impression. Elle était elle, à part entière, tout comme j’étais moi, à part entière. « Lissaaaaaaaaa ! J’vois encore de la lumière dans ta loge ! J’espère pour toi que tu n’es plus là. » Elle faisait du baby-sitting cette femme? Ebba ne me paraissait pas avoir douze ans, pensais-je en fronçant les sourcils. « Je partais, Carmeeeen ! Faut pas qu’on reste ici. » finissait-elle à mon intention à voix basse. « Tourne-toi. » J’esquissais un très léger demi-sourire en coin avant de me retourner comme elle me l’ordonnait. Ça m’attendrissait, cette façon qu’elle avait de préserver son innocence et d’être autoritaire alors qu’elle paraissait tout le contraire. « Allez, viens, Connard, on rentre. » Connard? C’était à moi qu’elle parlait? Oh, non, elle s’adressait à son sac, mais je n’eus pas le temps de m’attarder puisqu’elle m’attrapa par le bras et m’entrainait hors de sa loge. Elle m’entrainait dans une direction, avant de faire demi-tour et de revenir sur nos pas. « Faut pas faire de bruit. » m’avisait-elle, le doigt sur les lèvres pour illustrer ses propos. Je sentais ses doigts froids se refermer sur mon poignet, et la laissait mener la danse, la suivant docilement. Docilement. Comportement qui ne me correspondait totalement pas. Mais qui avec elle, en fin de compte, était comme… naturel. Je ne prêtais même plus attention à ce qu’on traversait quand j’en vins à compter la quatrième porte. Je me laissais guider, jusqu’à finalement atterrir sur un fond de scène vide, et qui paraissait bien plus grand en y étant en tant qu’acteur, que de la salle, en tant que spectateur. « La sentinelle... » Mon regard se dirigeait vers cette ampoule solitaire, qui m’inspirait et me donnait soudain l’envie de travailler dessus plus tard. Demain. Ou quand je rentrerai. « Elle reste allumée toute la nuit, lorsque le théâtre est vide. L’Histoire dit qu’on l’allumait, à l’origine, pour repousser les fantômes. » Je glissais mes yeux sur elle, cette fois. Le lieu semblait sacrée, et elle aussi, finalement. Elle me paraissait défendue, et être avec elle me paraissait bizarrement interdit. Comme si ça devait rester secret. « Viens. » Je la laissais encore m’entrainer à sa guise. « Attends. » Je me stoppais et attendais. « Maintenant ! » Et elle ouvrait les portes dans la hâte pour filer par la sortie de secours. « Et voilà, un jeu d’enfant ! » Un jeu d’enfant? C’était plutôt le parcours du combattant oui. Moi, je n’avais pas l’habitude de filer en douce ou me cacher, j’y allais toujours de façon franche, et assumais les conséquences. Elle, c’était l’inverse. Elle sortait son chien de son sac, qui venait refiler mon jeans alors que je fronçais les sourcils, les yeux baissés sur lui. « Ha oui, je ne vous ai pas présenté. Mon chien Connard. » « Hyggelig å hilse på deg. » lançais-je poliment dans ma langue maternelle. Parfois, c’était des automatismes qui restaient et que j’avais du mal à oublier. Et elle fit une pause, comme si elle réfléchissait. Je relevais donc les yeux vers elle, intrigué. « Non, je sais toujours pas ton prénom. Il est si moche que ça ? » Elle rigolait? Le front plissé, je la regardais, l’analysais, comme pour déceler si c’était effectivement une blague ou non. Mais ça n’en avait pas l’air. « Even. E-V-E-N. » épelais-je donc. « Je te l’ai dit deux fois déjà, tu sais? » ajoutais-je dans un demi-sourire amusé. « D'où viens-tu, Ebba? » Parce que c’était très clair qu’elle n’était pas d’ici. Elle était trop douce pour la vie new-yorkaise, et son accent se notait encore aisément. Elle devait être arrivée il n’y a pas si longtemps que ça. Et voilà que la curiosité prenait les rennes de mes pensées…
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Jeu 23 Avr - 21:14



my stomach turns and I exhale
Il n’aimait pas quand on l’interrompait. Enfin, pas moi, moi je ne l’interrompais pas, je l’écoutais toujours avec attention, avec cette attention propre à ceux qui ont conscience de ne pas tout comprendre très vite. Mais Carmen, elle, elle l’interrompait, sans le savoir, bien sûr. Et lui, quelque soit son prénom, il n’aimait pas trop ça. Je le voyais froncer des sourcils chaque fois que sa voix explosait. Il était contrarié. Pourtant, ce n’était pas la faute de l’habilleuse, elle ne savait pas que quelqu’un se trouvait avec moi, et il ne valait mieux pas qu’elle le sache d’ailleurs. C’est pourquoi je l’avais entrainé, lui, dans un parcours d’obstacles, lui faisant faire le grand tour par la zone publique, en veillant bien à éviter les tours de gardes. J’avais le droit de recevoir des visites, mais... Je n’avais pas spécialement envie qu’on me pose de question, ou qu’on lui pose des questions. Il avait triché pour entrer, et on allait le lui reprocher. Je ne souhaitais rien de tout ça. Alors, peut-être que ça lui semblait étrange, mais je préférais opter pour la discrétion et le conduisais dans les méandres de ce célèbre lieux. Peut-être qu’il pourrait même s’en vanter, plus tard, bien que je doute qu’il soit de ce style-là. Toutefois, une fois à l’extérieur, je reprenais mon souffle, inconsciente de l’avoir retenu si longtemps. N’avais-je plus respiré depuis qu’on avait quitté ma loge ? Drôle de prise de conscience. Et maintenant que je respirais à nouveau, je jubilais, comme une enfant. S’extraire en douce d’un établissement aussi sécurisé était une grande aventure, non ? Connard n’avait pas l’air d’accord, mais Connard était un blasé de nature. Ce qui l’intéressait, lui, c’était renifler le pantalon de l’homme sans prénom. D’ailleurs, je faisais les présentations. « Hyggelig å hilse på deg. » Pardon ? C’était quoi comme langue, ça ? De l’extraterrestre ? Fronçant les sourcils, je ne me démontais pas pour autant, et enchainais en tentant de présenter l’artiste à mon chien. Sauf que... Bah l’artiste n’avait toujours pas de prénom. Il était si moche que ça, qu’il refuse de me le dire malgré mes nombreuses demandes ? Et pourquoi il me regardait comme ça ? J’avais dit une bêtise ? « Even. E-V-E-N. » Oh ? Oh... Oh !! Une énorme bêtise, oui ! Si énorme qu’elle m’échauffa immédiatement, me montant le rouge aux joues. Des joues que je tentais de dissimuler sous mes paumes. Zut ! Zut ! Zut ! Quelle idiote ! Il n’avait pas arrêté de me le fournir, son prénom, et comme la dernière des imbéciles, j’avais continuellement cru qu’il ne savait pas finir ses phrases. « Je te l’ai dit deux fois déjà, tu sais? » Bah oui, maintenant je le savais, j’en avais conscience, et je souhaitais disparaitre. Il n’avait pas l’air vexé, mais moi j’avais l’air cruche. « Pardon... » je murmurais, d’ailleurs, mortifiée. « Je suis désolée... » j’ajoutais, comme si je venais de commettre un crime lès-majesté. Parce que, dans ma tête, c’était un affront que je lui avais fait. Zut ! Zut ! Zut ! Mais quelle sotte ! En même temps, pour ma défense, il portait un prénom semant le trouble. Enfin, du moins, le mien de trouble. « D'où viens-tu, Ebba? » Et pourquoi il citait mon prénom de la sorte ? Pour bien me montrer que lui, au moins, il avait retenu le mien en plus de le comprendre. « Parfois je me le demande aussi. » je rétorquais en pinçant les lèvres et rangeant mes cheveux derrière mes oreilles pour m’occuper les mains. « D’une autre planète, sûrement. » Ca expliquerait pourquoi j’étais aussi bizarre et stupide par moment. « Je suis vraiment, vraiment désolée, je pensais que tu... Enfin, tu vois ? Comme ‘even’ c’est un mot aussi, je croyais que tu commençais tes phrases sans les finir, et que... Je sais pas, dans ma tête, tu t’appelais pas comme ça, t’avais un prénom plus dur sur la langue, plus fort... Comme Thor ou Jafnhar ou Vidar. » Un prénom de dieu viking, en fait. « Alors que Even... Even c’est doux, c’est léger, c’est... C’est comme une promesse. » J’haussais les épaules en l’observant, oubliant ma gêne un instant, à mesure que je détaillais et assimilais prénom et individu. « Ca te va bien, Even. Mais je suis pas sûre que les gens savent que ça te va si bien. » Etait-ce clair ce que je venais de lui dire ? Probablement pas. Dans ma tête, ça l’était, mais peut-être pas dans mes mots, dans ma voix. J’avais vu comment Irina l’observait et l’envisageait, et je voyais encore ces regards que les passants nous croisant, lui jetaient. De prime abord, en se contentant de l’enveloppe, il était un Jafnhar. Mais tout au fond, en profondeur, ce qu’il était réellement, c’était un Even. Je le scrutais encore un instant, cherchant à valider ma théorie, puis achevais ma conclusion dans un sourire satisfait. Oui, il était bel et bien un Even. Un Even qui se déguisait en Jafnhar. « Je viens de Sibérie. » je répondais enfin, à sa question, en enroulant mon bras autour du sien, l’incitant à me suivre, puisqu’on allait pas rester ici, en tête à tête avec le bâtiment qu’on venait de quitter. « Un tout petit village dont le nom ne figure même pas sur les cartes officielles, mais j’ai fait toutes mes classes de danse à Saint Pétersbourg, à l’académie. Et puis, j’ai été engagée au Mariinsky, toujours à Saint Pétersbourg, avant d’être débauchée par l’American Ballet il y a deux ans. La vie est plus simple et plus douce ici. » j’expliquais, souriante, sereine, en repensant à mes années en Sibérie, puis celles passées dans la capitale culturelle de la Russie. « Oh, et mon vrai nom c’est Vassilissa Bassyrov. » puisqu’on en était à évoquer nos prénoms, autant lui fournir le vrai mien, celui que, finalement, je n’avais que très rarement utilisé. « Mais tout le monde m’appelle Ebba, même ma mère m’appelait Ebba. » Et puis, ce n’était pas un prénom inventé, c’était mon deuxième prénom. Le premier n’avait, simplement, jamais été utilisé. « Et toi, dis-moi... » je reprenais, avançant à un rythme lent, celui d’une simple promenade, le chien sur nos talons. « Pourquoi tu veux pas que les gens sachent qui tu es vraiment ? » à savoir quelqu’un de gentil, de doux, quelqu’un de prévenant et généreux, quelqu’un qui valait qu’on s’y attarde. Quelqu’un qu’il ne laissait jamais entrevoir, préférant qu’on le prenne pour un tout autre quelqu’un. Pourquoi, voulait-il être un Jafnhar lorsque Even lui allait si bien ?       


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mar 28 Avr - 23:38


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
Je lui répétais mon prénom, allant même jusqu’à l’épeler pour être sûr que cette fois, elle le retienne bien. Je n’avais pas un prénom si compliqué. Quatre lettres. Ça serait quoi si elle demandait mon nom de famille, qui comportait lui des caractères spéciaux de l’alphabet norvégien, sans compter la prononciation nordique? Ses joues se tintèrent d’une couleur rosée virant peu à peu au rouge, et elle cachait cette réaction en enfouissant son visage dans ses mains. Je lui précisais dans un faible sourire que mon prénom, je lui avais déjà fourni plusieurs fois. C’était là d’où venait sa gêne? Parce qu’elle ne l’avait pas retenu? Ou peut-être pas compris, même? « Pardon... Je suis désolée... » Et ce fut à mon tour de froncer les sourcils. Elle s’excusait vraiment pour ça? Elle s’excusait pour tout, me semblait-il, et ça m’était assez étranger. Moi, je ne m’excusais que rarement, quand il en était vraiment nécessaire. C’était des mots lourds de sens, dans ma bouche. Et elle, au contraire, elle les laissait glisser entre ses lèvres une multitude de fois, sans grande attention. Je ne remettais pas en doute sa sincérité, loin de là, mais il fallait qu’elle apprenne à relativiser et à ne pas admettre que tout est toujours un crime, et qui plus est, qu’elle et elle-seule l’a causé. Mais qu’importe, je voulais savoir d’où elle venait, puisque son accent n’était pas invisible et ses confusions de langage se notaient. « Parfois je me le demande aussi. » Pincement de lèvres, doigts qui replaçaient ses cheveux derrière son oreille pour s’occuper les mains. J’étais ce genre de gars qui remarquait tous les petits détails et adorait les analyser. Un effet secondaire de l’oeil d’artiste, je suppose. Et avec Ebba, ça me fascinait encore plus. « D’une autre planète, sûrement. » Un fin sourire étirait mes lèvres à ses mots enfantins. « Je suis vraiment, vraiment désolée, je pensais que tu... Enfin, tu vois ? Comme ‘even’ c’est un mot aussi, je croyais que tu commençais tes phrases sans les finir, et que... Je sais pas, dans ma tête, tu t’appelais pas comme ça, t’avais un prénom plus dur sur la langue, plus fort... Comme Thor ou Jafnhar ou Vidar. » Mon front se plissait quelque peu à ses paroles. Un prénom plus dur? Thor, Jafnhar ou Vidar? Était-elle déçue? Et puis, pourquoi me citait-elle que des prénoms de vikings? Ça se voyait sur ma tête que j’étais du pays des Fjords? Enfin… « Alors que Even... Even c’est doux, c’est léger, c’est... C’est comme une promesse. » Une promesse? Et du coup, qu’est-ce qu’elle préférait? Aurait-elle préféré pour moi un prénom rude, ou au contraire était-elle satisfaite que les apparences soient trompeuses? Et puis, pourquoi ça m’intéressait autant ce qu’elle en pensait, de mon prénom? Ce n’était même pas mon premier prénom, j’avais commencé à l’utiliser seulement quand j’étais arrivé à New York. « Ca te va bien, Even. Mais je suis pas sûre que les gens savent que ça te va si bien. » Oh, donc elle trouvait que ça me représentait bien, cette idée de promesse floue. Est-ce que les gens savaient que ça m’allait si bien? Est-ce que moi-même je le savais avant qu’elle m’en touche un mot? Sûrement pas. Et en fin de compte, les gens, ça m’importait honnêtement peu. Très, très peu. Un nombre très limité connaissait mon prénom, à vrai dire. Je signais mes oeuvres d’un « E.Jørgåsen » et je laissais même parfois tomber le E initial. N’empêche, là, j’avais l’air bête à la regarder avec mon air intrigué et confus, sans rien répondre. Oui, j’étais normalement muet et ça m’allait, mais avec elle, j’avais l’impression que c’était un manque de respect. « Heaven et Even. Écoute. » Et je répétais les deux mots, semblables mais tout de même différents, en insistant sur le h aspiré du premier, subtilité qui faisait toute la différence. Elle finit par me décrocher un sourire transpirant la satisfaction, bien que je ne savais vraiment si c’était vis-à-vis de ma leçon d’anglais, ou de sa théorie existentielle. « Je viens de Sibérie. » Une réponse, enfin, à ma question. Oh, j’aurais parié Russie, ou Lettonie. Je n’avais pas pensé à la Sibérie. Elle me prit par le bras et m’incitait à la suivre dans sa marche, alors qu’on s’éloigner du bâtiment duquel on venait de s’extirper dans une aventure à la Jumanji. « Un tout petit village dont le nom ne figure même pas sur les cartes officielles, mais j’ai fait toutes mes classes de danse à Saint Pétersbourg, à l’académie. Et puis, j’ai été engagée au Mariinsky, toujours à Saint Pétersbourg, avant d’être débauchée par l’American Ballet il y a deux ans. La vie est plus simple et plus douce ici. » Ah, au final, il y avait bien une histoire russe dans son périple jusqu’à l’Amérique. « Tu es trop douce pour la vie ici. » répliquais-je finalement, parce que c’était ce qui me sautait aux yeux. Trop douce, trop innocente, trop bonne, trop gentille, trop influençable. La preuve, si elle n’était pas si innocente que ça, elle ne me ferait pas aussi aisément confiance. Là, elle se donnait sans se faire prier à moi, en pleine nuit, dans les rues farouches de New York. Et même si je n’avais aucune intention d’en profiter ou de la blesser, ça ne serait pas le cas de n’importe qui. « Oh, et mon vrai nom c’est Vassilissa Bassyrov. Mais tout le monde m’appelle Ebba, même ma mère m’appelait Ebba. » Moi, mes parents ne m’avaient jamais appelé Even. Je ne savais même pas pourquoi, à vrai dire, ils m’avaient offert ce deuxième prénom. « Et toi, dis-moi... » Je tournais la tête vers elle, la regardant intensément, comme j’en avais l’habitude, et comme elle devait elle-aussi en avoir l’habitude maintenant, comme si je cherchais à scruter les profondeurs de son âme. Ce qui n’était pas très loin de la réalité, en y pensant bien. « Pourquoi tu veux pas que les gens sachent qui tu es vraiment ? » Sa question était attendue, en réalité, mais elle me prit quand même de court. Elle me prit de court puisque je n’avais aucune réponse à lui fournir. Mais elle, étrangement, je voulais qu’elle sache qui j’étais vraiment. « Aksel Even Jørgåsen. Even n’est que mon deuxième prénom, jusqu’à mes dix-sept ans je ne répondais qu’au nom d’Aksel. Je suis né et ai vécu en Norvège jusqu’à cet âge, puis j’ai posé le pied à New York et j’ai entamé une école d’art. Et… » Et quoi? Je n’avais en fait rien d’autre à dire sur moi. Mais je savais qu’elle était curieuse, et que j’étais capable d’assouvir sa soif. « Et si tu as des questions, c’est le moment. » Je n’étais pas très bavard normalement, et je n’acceptais aucune question personnelle, mais ce soir, en sa compagnie, rien ne semblait pouvoir me gêner.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Mer 29 Avr - 21:33



my stomach turns and I exhale
Pourquoi me contemplait-il ainsi ? J’avais encore dit une bêtise ? Mes pensées s’exfiltraient sans obstacle, sans réflexion même, d’entre mes lèvres. J’avais l’habitude de dire tout ce qui me passait par la tête, ne regrettant que rarement quelques mots mal placés. À la différence du reste du monde, je ne le faisais jamais sous l’effet de la colère, aussi mes mots ne dépassaient jamais ma pensée. Je n’étais jamais en colère, ou rarement, alors ça résolvait le problème. Non, je n’avais juste rien à cacher, pas même mes pensées. Peut-être que ça choquait, mais le plus souvent ça surprenait. Était-ce la raison pour laquelle il m’observait ainsi ? Parce que mes réflexions se bousculaient hors de mes lèvres sans pudeur ? Il n’avait pas l’air vexé, ni en colère, ni indigné, il n’avait pas l’air de vouloir se moquer non plus. Il avait l’air un peu perdu, et tarda à reprendre la parole. « Heaven et Even. Écoute. » dit-il enfin, me tirant un nouveau sourire. Je saisissais la différence, oui, même si elle était infime, mais ça ne faisait pas sens en moi. Son prénom était trop proche du terme pour que je n’en joue pas. Et puis, il y avait quelque chose de ça, en lui. Quelque chose ayant trait au paradis. Mais pas le paradis naïf d’Adam et Eve, de la feuille de vigne et du serpent qui parle. Non, quelque chose de plus... De plus... Complexe. Un paradis comme celui de Dante, où les êtres s’y trouvant n’étaient pas fondamentalement bons, où ils pouvaient commettre des erreurs, chuter, ou même choisir d’eux-même de descendre parmi la création et l’aimer, l’éprouver, la tester eux aussi. Je n’étais pas sûre d’être croyante, mais si je devais l’être, alors c’est ainsi que je verrais le paradis. Quelque chose de faillible, comme toute chose. En attendant, je répétais « Heaven. » juste pour le plaisir, un sourire amusé aux lèvres, avant de saisir son bras et de répondre, enfin, à sa question. J’évoquais la Sibérie, je parlais de ma vie là-bas, survolant rapidement le tout jusqu’à mon arrivée aux Etats-Unis, là où la vie était tellement plus douce. « Tu es trop douce pour la vie ici. » Ca aussi, ça me faisait sourire. Je le pensais plus perspicace, ou plus intuitif. Finalement, il se trompait, il se fiait aux apparences, à ma blondeur, à mon sourire, et peut-être aussi à la confiance que je lui accordais. « Mon frère pensait comme toi jusqu’à ce que je lui remette les idées en place. » Dans ce même bâtiment que nous venions de quitter, d’ailleurs. Oh, je me souvenais très bien la manière dont Ambroise avait cru bon d’évoquer ma vie comme s’il en avait une connaissance approfondie, et la manière avec laquelle il m’avait comparé à sa jumelle maléfique quand je lui étais rentrée dedans. Parce que oui, c’était possible aussi, de m’obliger à forcer le ton. Cela dit, je le faisais toujours en douceur. « Je ne suis pas si douce... » je lui assurais, alors. Non pas que je sois dure ou intransigeante, je n’étais juste pas cette naïve inconsciente qu’il fallait protéger de tout, qu’ils s’imaginaient que j’étais. Peut-être était-ce eux, le problème ? Eux et leur habitude de se méfier de tout et de tous. Le monde n’était pas tout blanc, mais il était loin d’être tout noir. Il suffisait d’ouvrir les yeux pour en avoir conscience. Ou bien était-ce mon histoire personnelle, mon éducation, mon enfance pas très enviable qui m’avaient forgés ainsi, qui m’avaient appris à m’extasier de tout, à me satisfaire de petites choses, à aimer ce que je voyais. À voir différemment. Comme lui, d’ailleurs. Il m’avait été décrit de telle manière que l’approcher semblait être la pire des mauvaises idées. Pourtant... Elle m’apparaissait bonne, à moi. Et puis, c’était lui qui s’approchait, je me contentais de le laisser faire, de me laisser approcher. Il était gentil, doux... Un peu cassé, mais ça ne le rendait que plus intéressant. J’avais confiance. Peut-être à tort, mais qu’importe. Je lui confiais même mon nom complet, le vrai, pas celui que j’utilisais pour la scène. Ce n’était pas un secret, après tout. Et lui, alors ? Moi aussi je voulais savoir, je voulais comprendre. Savoir pourquoi il se cachait derrière une armure austère qui faisait peur à tout le monde, comprendre pourquoi, avec moi, il laissait tomber l’armure. « Aksel Even Jørgåsen. Even n’est que mon deuxième prénom, jusqu’à mes dix-sept ans je ne répondais qu’au nom d’Aksel. Je suis né et ai vécu en Norvège jusqu’à cet âge, puis j’ai posé le pied à New York et j’ai entamé une école d’art. Et… » Et quoi ? On avait au moins un point commun, nous utilisions tout deux notre deuxième prénom. Seulement moi, personne n’avait jamais utilisé le premier. Depuis ma prime enfance, on m’appelait Ebba. Certains s’entêtaient à me nommer Vassilissa ou Lissa, mais ça tenait plus du surnom que de l’appellation véritable. « Et si tu as des questions, c’est le moment. » Je laissais échapper un rire. C’était plus fort que moi. Ses manières étranges provoquaient une forme d’enthousiasme chez moi. « Oh, vraiment ? » je me moquais, sourire aux lèvres, laissant ma main glisser le long de son bras pour attraper la sienne, et passer devant lui pour avancer à reculons tout en l’observant. « Et si je veux te poser une question, disons... demain ? Ou après-demain ? Ou dans six mois ? J’aurais épuisé mon crédit temps ? » je poursuivais, amusée, lâchant l’une de ses mains au profit de l’autre, achevant ma course de l’autre côté de lui, l’ayant finalement contourné. « Tu vas me fournir un planning avec les différents jours où je pourrais poser des questions ? » je continuais, en grimpant sur un muret, me maintenant en équilibre grâce à sa main, tout en avançant comme une équilibriste sur son fil. « T’es bizarre. » je concluais, moi, la plus bizarre des bizarres, parait-il. « Et puisqu’on est le jour des questions... Si j’ai une question à laquelle tu n’as pas envie de répondre, comment tu fais ? T’es obligé d’y répondre quand même ? Et est-ce que c’est donnant-donnant ? Est-ce que je dois répondre à autant de questions que j’en pose ? Je veux connaître les règles du jeu avant de jouer. » Parce que oui, tout était toujours un jeu, avec moi. Un jeu plus ou moins sérieux, un jeu plus ou moins sincère, mais toujours un jeu, puisque la vie n’était rien de moins que ça. « Est-ce qu’il y a un nombre de question à ne pas dépasser ? Et si j’ai pas atteint ce nombre, est-ce que je peux cumuler avec les questions d’un autre jour ? Et si tu ne peux pas répondre à une question, est-ce que ça compte ou pas ? Genre une question d’astro-physique, par exemple. » j’ajoutais en sautant du muret. La grande place était quasiment déserte vue l’heure tardive, et les rares promeneurs ne nous portaient qu’une attention furtive, essentiellement à cause de mon chien courant après les oiseaux. « Oh ! Je sais ! Si tu peux pas répondre à une question, tu devras faire un défi. Ok ? » je ne lui laissais même pas le temps de répondre, et enchainais immédiatement. « Ok... Alors... J’ai plusieurs questions. Premièrement, pourquoi ne plus souhaiter te faire appeler Aksel ? C’est très beau Aksel. Il s’est passé quoi à tes dix-sept ans ? T’as quel âge, maintenant ? » je demandais en grimpant, cette fois, sur le rebord en granite d’une fontaine, dont le fracas de l’eau nous protégeait des oreilles trainantes. « Et pour finir... Qu’est-ce que tu attends de moi ? Tu voulais me voir, d’accord, mais pourquoi ? J’ai compris que tu n’arrivais pas à dessiner ce que je dégage -ce sont tes mots-, mais je crois pas qu’on puisse dessiner une âme, tu sais ? Une émotion, une attitude, un sentiment, oui... Mais une âme ? C’est trop d’émotions, trop d’attitudes, trop de sentiments en même temps. Tu peux pas me posséder toute entière. » Même moi, je ne me possédais pas toute entière, j’ignorais encore tant de choses. Il parait qu’on ne se connait jamais vraiment. « Mais je veux bien que tu essayes. » Une proposition innocente, renforcée par mon haussement d’épaules. Mon choix de mots était peut-être malheureux, mais il commençait à me connaître, non ? Il saurait que ça n’avait rien d’indécent. Dans ma bouche, rien ne pouvait l’être. Enfin, pas encore.


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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Jeu 30 Avr - 20:35


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
« Heaven. » répétait-elle alors docilement, le sourire aux lèvres, pour me prouver que ma petite leçon de prononciation n’avait pas été totalement vaine, qu’elle m’avait bien écouté. J’hochais la tête comme pour lui donner mon approbation et elle du s’en contenter puisqu’elle prenait mon bras pour m’entrainer dans une petite balade au clair de lune, changeant de sujet et me parlant de son parcours jusqu’à son arrivée aux Etats-Unis, où la vie était plus douce, d’après elle. Niveau climat, il n’y avait pas comparaison à faire, je voulais bien le croire qu’il faisait plus froid qu’ici en Sibérie ou en Russie — après tout, il faisait plus froid en Norvège également. Mais à mes yeux, c’était elle qui était trop douce pour la vie new-yorkaise. Ce que d’ailleurs, fidèle à moi-même, je ne manquais pas de lui faire remarquer. Un sourire qui trahissait ses pensées et dans lequel je pouvais lire « tu te trompes, mon beau ». « Mon frère pensait comme toi jusqu’à ce que je lui remette les idées en place. » Remettre les idées en place? Je ne la voyais pas devenir ni un tantinet violente, ou utiliser des mots crus qu’elle ne pensait certainement pas. Comment avait-elle remis les idées de son frère en place? Je ne m’imaginais pas du tout la jeune femme qui se trouvait accrochée à mon bras dans une telle situation. En fait, je ne pouvais l’imaginer dans quelconque situation difficile ou ambiguë. « Je ne suis pas si douce... » Ah bon? Eh bien il me faudrait encore être prouvé du contraire pour le croire. J’avais tendance à dire « je ne crois que ce que je vois ». Mais je gardais pour simple réponse les lèvres pincés, le regard droit et soucieux, concentré. Sachant qu’elle n’aurait pas plus de réaction, elle poursuivait en me donnant son nom complet, son vrai nom qu’à ce qu’elle me disait, personne n’avait jamais utilisé. A mon contraire. Ce qu’elle me demanda bien vite, et que je lui livrais sans me faire prier. Mon nom, mes origines, et mes études. Bien que pour les études, c’était assez simple à deviner étant donné qu’elle avait eu le plaisir de déambuler dans mon atelier et de me voir à l’oeuvre. Et ensuite… je bloquais. Qu’est-ce que je pouvais bien lui dire sur moi? Je n’étais pas très enclin aux présentations, j’avais peu de contacts sociaux et le peu de personnes qui croisaient mon chemin n’avait jamais besoin d’une introduction détaillée de ma personne. Ils ne le méritaient pas, et n’en avaient pas besoin. Et je ne voulais pas. Pourtant, avec Ebba, c’était différent. Ebba, je voulais qu’elle me connaisse. Je ne m’expliquais pas la raison de tout ça, mais je voulais qu’elle voit à travers le marbre, et qu’elle le brise même, si elle en avait besoin. Mais ne sachant pas quoi ajouter, je jouais la carte spéciale des questions libres. Je savais qu’elle en aurait, j’avais bien vite compris qu’elle était ce genre de fille curieuse avec milles et unes questions lui trottant dans la tête par minute. Sauf qu’à mes mots, elle lâchait un rire franc. « Oh, vraiment ? » Le ton moqueur, le sourire joueur aux lèvres. Je la regardais, la cadence de ma marche ayant ralenti, intrigué. Mais son contact me fit baisser la tête, mes yeux suivant sa main qui glissait dans une douce caresse innocente le long de mon bras pour venir attraper la mienne, avant qu’elle ne passe devant moi pour marcher à reculons et donc pouvoir m’observer autant qu’elle le voudrait. « Et si je veux te poser une question, disons... demain ? Ou après-demain ? Ou dans six mois ? J’aurais épuisé mon crédit temps ? » Elle finit par me contourner, attrapant mon autre main dans la sienne, son sourire toujours éclatant. Son crédit-temps? Est-ce que je serais toujours dans l’humeur des questions-réponses demain, après-demain ou dans six mois? Imprévisible. « Tu vas me fournir un planning avec les différents jours où je pourrais poser des questions ? » Un planning? Elle grimpait sur un muret et gardait son équilibre en faisant pression sur ma main, avançant telle une équilibriste, et moi la suivant tel un père qui garde un oeil sur sa fille. « T’es bizarre. » « Je pense que tout le monde est bizarre, à sa façon. On devrait tous célébrer son individualité et ne pas en être gêné ou se sentir honteux. » Je la regardais sérieusement, avant d’ajouter « C’est Johnny Depp qui a dit ça. » Mon regard s’intensifiait, comme pour appuyer mes paroles et les rendre légitimes. « Et puisqu’on est le jour des questions... Si j’ai une question à laquelle tu n’as pas envie de répondre, comment tu fais ? T’es obligé d’y répondre quand même ? Et est-ce que c’est donnant-donnant ? Est-ce que je dois répondre à autant de questions que j’en pose ? Je veux connaître les règles du jeu avant de jouer. » Les règles du jeu… Oui, j’étais un père qui était en train de surveiller sa fille. Merde. « Est-ce qu’il y a un nombre de question à ne pas dépasser ? Et si j’ai pas atteint ce nombre, est-ce que je peux cumuler avec les questions d’un autre jour ? Et si tu ne peux pas répondre à une question, est-ce que ça compte ou pas ? Genre une question d’astro-physique, par exemple. » Je me retenais de lever les yeux au ciel. Oui, c’était totalement le genre de fille à avoir milles et une questions dans la tête, comme je l’avais prévu. « Qui te dit que je ne connais rien d’astro-physique? » lui répondis-je à peine eut-elle fini sa remarque et eut remis les pieds sur terre. Je n’étais pas très sûr de savoir quelque chose en astro-physique à vrai dire, mais qui sait? « Oh ! Je sais ! Si tu peux pas répondre à une question, tu devras faire un défi. Ok ? » Un défi. Mais pourquoi pensait-elle que je ne pourrais pas répondre à une question? Je lui aurais bien demandé, mais elle ne me laissait même pas une seconde pour penser en silence. « Ok... Alors... J’ai plusieurs questions. Premièrement, pourquoi ne plus souhaiter te faire appeler Aksel ? C’est très beau Aksel. Il s’est passé quoi à tes dix-sept ans ? T’as quel âge, maintenant ? » Elle grimpait sur le rebord de la fontaine de la Gran Place à laquelle nous étions, me surpassant en hauteur. Du coup, je lâchais doucement sa main pour reculer de deux pas et toujours pouvoir la regarder en entier, sans me tordre le cou. « J’ai vingt-quatre ans. J’ai perdu mon père à mes dix-sept ans, c’est pour ça que j’ai décidé de quitter Bergen et de venir à New-York. Et je voulais commencer une nouvelle vie, sans mauvais souvenirs. Alors j’ai choisi de me présenter sous Even, et non plus Aksel. » lui répondis-je sans réfléchir, honnêtement. Je m’étais longtemps demandé si je devrais cacher ou non la mort de mon père, ou encore celle de ma mère. Et en fin de compte, j’avais pensé que non, car c’était un fait et le dire ne me faisait pas raconter le pourquoi du comment. « Et pour finir... Qu’est-ce que tu attends de moi ? Tu voulais me voir, d’accord, mais pourquoi ? J’ai compris que tu n’arrivais pas à dessiner ce que je dégage -ce sont tes mots-, mais je crois pas qu’on puisse dessiner une âme, tu sais ? Une émotion, une attitude, un sentiment, oui... Mais une âme ? C’est trop d’émotions, trop d’attitudes, trop de sentiments en même temps. Tu peux pas me posséder toute entière. » Je la regardais, sérieusement, le front un peu plissé suite à ses mots. Je ne savais pas ce que j’avais retenu en premier lieu : qu’elle me demande ce que je voulais d’elle, qu’elle pense qu’on ne puisse pas dessiner une âme, ou ses derniers mots, ses tout derniers, qui prônait qu’elle était à elle et à elle seule. Le visage fermé, je réfléchissais. Je réfléchissais à ce que je pouvais lui dire, aux mots justes ou non. « Mais je veux bien que tu essayes. » Je relevais la tête vers elle, vers l’origine du son de la voix qui avait prononcé ces mots tout aussi innocemment que le reste. Je lui prenais la main et la tirais quelque peu pour la faire descendre de son perchoir, la ramenant vers moi et lui offrant un simple baiser, long et chaste, avant de me reculer, sans pour  autant relâcher ma prise. « Il se fait tard. Tu devrais rentrer. » Aucune mise en garde ou menace cachée là-dedans. Aucune arrière-pensée. J’étais juste prévenant. Et je me souciais d’elle. Un peu trop, d’ailleurs.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Ven 1 Mai - 0:02



my stomach turns and I exhale
Il était bizarre, c’était un fait, un constat que je venais d’évoquer, sans chercher à le lui cacher. Pas façon accusation, non, c’était bien les gens bizarres. J’aimais ça, moi. « Je pense que tout le monde est bizarre, à sa façon. On devrait tous célébrer son individualité et ne pas en être gêné ou se sentir honteux. » Bizarre et sérieux aussi. Trop sérieux. J’avais du mal avec les gens trop sérieux. C’était comme s’il était impossible de les faire se détendre. Comme s’ils s’observaient trop et restaient systématiquement dans le contrôle, avec des jolies phrases, des jolies poses, et jamais aucun débordement. J’aimais pas le sérieux parce qu’il tuait la fantaisie. « C’est Johnny Depp qui a dit ça. » Et j’éclatais de rire. Oui, la citation de Johnny Depp cassait tout le sérieux précédent. Il était drôle, en fait. Parce que c’était une blague, pas vrai ? Il ne pouvait pas réellement citer un acteur comme maître à penser, si ? Ça ne voulait pas dire que je n’étais pas d’accord avec ce qu’il venait d’avancer, mais quitte à citer quelqu’un, y avait d’autres grands penseurs avant l’acteur. « T’es drôle en fait. » je lui lançais, même, persuadée qu’il s’agissait d’un trait d’humour visant à me faire rire, avant d’enchainer avec mes questions concernant les questions, justement. Je parlais trop ? Probablement, mais ce n’était qu’une manière de lui faire comprendre, qu’avec moi, il aurait bien du mal à suivre ses principes habituels. Je ne savais pas vraiment comment il était avec les autres -d’après ce que j’en savais, par Irina, il était très différent- mais je ne pourrais pas me retenir de poser une question spontanément, ou de vouloir apprendre à le connaître un peu mieux. Il pourrait toujours m’envoyer promener, évidemment, mais il ne pourrait pas m’imposer des règles étranges comme ‘aujourd’hui tu poses tes questions, et demain je ne réponds plus à rien.’ J’étais libre, au sens très large du terme, lui semblait coincé, empêtré dans ses habitudes de sauvageon. Un gentil sauvageon. Je préférais le prendre comme un jeu, et l’interroger sur les règles de ce dernier. Doit-il obligatoirement répondre ? Peut-il répondre à tout ? « Qui te dit que je ne connais rien d’astro-physique? » J’haussais les épaules avec nonchalance. « Parce que même les astrophysiciens n’y connaissent pas grand chose en astrophysique. Il y a conflit d’intérêt entre la volonté de prouver quelque chose, et l’absolu besoin de nier autre chose. L’astrophysique est bien trop souvent le fruit de cette nécessité de détruire la religion. Elever la science au rang de religion est une erreur en soi, puisque nos capacités scientifiques ne répondent, finalement, à rien. Qu’y avait-il avant le Big-Bang ? Pas de réponse. L’Univers est-il fini ou infini ? Pas de réponse. L’univers est-il en expansion ou stationnaire ? Pas de réponse. Qu’appelle-t-on énergie noire ? Pas de réponse claire et précise. Tu vois ? Tu ne pourrais répondre à aucune de mes questions. » j’achevais dans un sourire ma démonstration, avant de décider qu’en cas de non-réponse, il devrait se livrer à un gage. Les règles, à présent, établies, je débutais le jeu, lui posant une série de questions assez générales, pour commencer. Son âge, la raison pour laquelle il avait décidé de changer de prénom, ce qu’il s’était passé à ses dix-sept ans. Et je priais mentalement pour ne pas avoir été trop indiscrète. « J’ai vingt-quatre ans. J’ai perdu mon père à mes dix-sept ans, c’est pour ça que j’ai décidé de quitter Bergen et de venir à New-York. Et je voulais commencer une nouvelle vie, sans mauvais souvenirs. Alors j’ai choisi de me présenter sous Even, et non plus Aksel. » Il avait reculé, lâchant ma main pour me répondre d’un peu plus loin. J’aurais préféré qu’il soit tout près, qu’il n’ait pas cette vue complète de moi, de manière à ce que ma gêne ne soit pas aussi évidente. Je ne voulais pas me montrer indiscrète, et je l’avais été, l’obligeant à me confier la perte de son père. Je me sentais idiote. Cruelle et idiote. « Pardon, je ne voulais pas... » je bafouillais, consciente pour l’avoir vécu moi-même, que ce bafouillage ne pouvait être que pire. Alors, je l’avortais, et enchainais, préférant faire oublier ma maladresse avec une nouvelle question. La plus importante, en réalité. Celle à laquelle il ne répondait jamais vraiment. Qu’est-ce qu’il espérait de moi ? Il était venu ce soir, il s’était faufilé jusque dans ma loge, et tout ça dans quel but ? Simplement me voir ? Ce n’était pas une réponse, ça ne faisait qu’engendrer d’autres questions et encore un ‘pourquoi’. On ne venait pas juste voir les gens. On voulait passer du temps avec eux, leur demander quelque chose, leur poser une question, mais on ne venait pas juste les voir, puis on repartait. C’était trop étrange, même pour moi. Il espérait seulement trouver ce qui manquait à son dessin ? Mais s’il s’agissait de mon âme, comment pouvait-il la représenter ? C’était impossible. Et c’est ce que je lui confiais. Mais je voulais bien qu’il essaye. À ces mots, il releva la tête qu’il avait baissé, attrapa ma main, et me tira jusqu’à lui, forçant un rire amusé par tant de spontanéité, et cette petite pointe de légèreté qui lui faisait défaut, d’ordinaire. Je ne le connaissais pas bien, mais ça, je le savais. Il réfléchissait trop. Et là, il ne réfléchissait plus. Ou peut-être que si, finalement. C’est moi qui ne réfléchissais plus, sitôt que, contre lui, il m’attrapa le visage et s’empara de mes lèvres. Encore ? Encore. Et il ne me disait pas au revoir. Non, ça n’avait rien à voir avec un au revoir. J’y avais cru la première fois, mais là, ça ne faisait plus de doute. Il m’embrassait. On m’embrassait. Et je crois que... Je crois que j’y répondais. J’étais pas très sûre, c’était pas comme si j’avais énormément d’expérience dans le domaine, je ne m’étais jamais posé la moindre question sur ce que je devrais faire ou ne pas faire dans pareil cas. Cela dit, j’aimais ça, il me semble, et mon corps répondait sans avoir à me consulter au préalable. J’étais surprise, évidemment, je ne comprenais ni le pourquoi, ni le comment, mais ça n’avait pas d’importance. Je crois que... Je crois que j’avais pas spécialement envie que ça s’arrête. Il voulait pas continuer ? Non, puisqu’il se reculait, sans lâcher mon visage pour autant. « Il se fait tard. Tu devrais rentrer. » Hein ? Quoi ? Pardon ? Je ne suivais plus. Il disait quoi ? Oh, rentrer ? « C’est ce que je suis en train de faire ? » je répondais, pas très sûre, un peu absente, et avec une drôle de voix. C’était la mienne ? Et pourquoi je posais la question, moi ? Évidemment que c’était ce que j’étais en train de faire. D’ailleurs, sans le quitter des yeux, sans parvenir à contempler autre chose, avec ce mélange de fascination et de totale désorientation, je détachais une main de... Ho, tiens, j’avais agrippé ses vêtements ?! Oh gros dieux !! Je détachais une main, donc, pour étendre mon bras sur la droite et pointer une direction que je ne regardais même pas. « C’est par là, chez moi. » Pourquoi je disais ça, d’ailleurs ? Pour lui expliquer que c’est ce que j’étais en train de faire, rentrer chez moi ? Je rentrais toujours à pied, qu’importe l’heure et le temps, ça permettait à Connard de se dégourdir les pattes, et moi aussi, j’aimais ça, m’approprier la ville. Ma ville, à présent. « J’ai un tigre dans la gorge. » je lui confiais, après nouveau constat de cette voix étrange, et toujours en chuchotant. Pourquoi ? Aucune idée. Et puis, brusquement, je réalisais ce que je venais de dire ! J’avais beau être innocente, j’avais vu des films, et je ne voulais pas qu’il s’imagine que... « Enfin, je dis pas ça pour... Enfin, je veux pas que tu viennes chez moi, non, non. Je dis pas ça pour ça. » je réagissais, à rebours, paniquant légèrement en imaginant les idées qu’il pourrait se faire. Mais, ne venais-je pas de violemment le repousser, de cette manière, avec un manque de tact évident ? « Non pas que je ne veuille pas que tu viennes chez moi. Bien sûr que si tu peux pas rentrer chez toi, tu pourrais venir chez moi, mais je voulais pas dire que je voulais que tu viennes chez moi, tout de suite, parce que c’est pas le cas. Ou même plus tard. Si tu veux jamais venir, c'est très bien aussi. Je... Oh mon dieu, je m’enfonce. » Oui, j’avais au moins conscience de ça. « Je... Je... » Oui ? « Je pensais que tu me raccompagnais jusqu’à mon immeuble, c’est tout. Et maintenant, je vais me taire. » Oui, ça valait mieux, en effet. J’avais les joues en feu. Il fallait que je me détache, que je parvienne à me détacher, que je récupère mon chien, et que je parte, que je rentre, que je fasse comme il avait dit. Il fallait, oui, mais... Comment on faisait pour se détacher ?


with: Even | date: 14/03/15
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Ven 1 Mai - 18:26


my stomach turns and I exhale
Ebba et Even
« T’es drôle en fait. » J’haussais un sourcil à son intention, et ajoutais d’un air bien trop sérieux. « Doutais-tu de mes capacités en humour? » Oui, en fait, elle avait raison de douter. Je n’étais pas du genre à plaisanter. J’étais ce gars trop sérieux, toujours le visage fermé, et qui ne riait pas aux blagues futiles. Et pourtant, là, je m’autorisais à taquiner Ebba, à jouer à l’humour avec elle. Ça venait naturellement. En fait, mon type d’humour — si j’en avais un — serait sans nul doute le sarcasme. Sauf qu’elle enchainait sur ses milliers de questions sur le jeu et les règles de celui-ci. Parce que pour elle, évidemment, c’était un jeu. Tout n’était qu’un jeu. Un jeu auquel elle pensait que je pouvais perdre. « Parce que même les astrophysiciens n’y connaissent pas grand chose en astrophysique. Il y a conflit d’intérêt entre la volonté de prouver quelque chose, et l’absolu besoin de nier autre chose. L’astrophysique est bien trop souvent le fruit de cette nécessité de détruire la religion. Elever la science au rang de religion est une erreur en soi, puisque nos capacités scientifiques ne répondent, finalement, à rien. Qu’y avait-il avant le Big-Bang ? Pas de réponse. L’Univers est-il fini ou infini ? Pas de réponse. L’univers est-il en expansion ou stationnaire ? Pas de réponse. Qu’appelle-t-on énergie noire ? Pas de réponse claire et précise. Tu vois ? Tu ne pourrais répondre à aucune de mes questions. » Je l’observais, en silence. Et c’était moi qui était trop sérieux? Oui, elle venait de me prouver que je n’y connaissais bel et bien rien en astro-physique, mais c’était évident non? J’haussais donc les épaules et la laissais décider que si je ne pouvais pas répondre à une question, elle me mettrait au défi. Intéressant, sa définition du jeu, non? Elle lançait les questions, toutes à la fois, dans la même phrase. Et j’y répondais, naturellement, même quand j’évoquais la perte de mon paternel, sur laquelle j’avais décidé de ne pas mentir. « Pardon, je ne voulais pas... » Je secouais la tête pour la rassurer. « Non, ce n’est rien. C’est un fait, je ne vois pas pourquoi je te l’occulterais. » Mais comme pour passer à autre chose, elle enchainait sur une autre question. Question qui la concernait personnellement. Je ne pouvais pas dessiner son âme, avançait-elle, et je ne pouvais pas la posséder. Mais, elle voulait bien me laisser essayer. Ah? Ces mots, lourds de sens et pourtant si légers et innocents entre ses lèvres, me firent lui prendre la main, l’attirer près de moi et lui offrir un autre baiser, aussi chaste que le premier, mais tout aussi spontané. Je me reculais finalement après un petit moment contre ses lèvres, ajoutant d’une voix grave qu’elle devrait sûrement rentrer chez elle. Après tout, il faisait nuit, il faisait froid, il était tard, et elle devait être fatiguée de sa représentation. Et elle devait sûrement en avoir une autre demain, non? Et après-demain, et les autres jours. Et si non, elle devait répéter et travailler dur pour maintenir son niveau, n’est-ce pas? Et pourquoi je lui trouvais des excuses pour qu’elle rentre alors que je ne voulais pas la laisser partir? Et pourquoi je ne voulais pas la laisser partir? « C’est ce que je suis en train de faire ? » J’haussais un sourcil vers elle alors que la commissure de mes lèvres s’étirait en un léger sourire en coin suite à sa réaction, surprise, perdue. Elle desserrait sa prise sur mon t-shirt pour tendre le bras vers « là-bas », dans l’obscurité et la distance. « C’est par là, chez moi. » « Hmm. » fis-je, en hochant la tête, définitivement amusé. « Par là. » répétais-je ironiquement. « J’ai un tigre dans la gorge. » chuchotait-elle, la voix effectivement rouillée. « Un chat. » corrigeais-je donc, souriant toujours de façon amusée. Mais son expression changea rapidement et elle lança : « Enfin, je dis pas ça pour... Enfin, je veux pas que tu viennes chez moi, non, non. Je dis pas ça pour ça. » Je me reculais d’un petit pas pour la regarder. Elle paniquait. Et moi? Je m’en amusais toujours. « Non pas que je ne veuille pas que tu viennes chez moi. Bien sûr que si tu peux pas rentrer chez toi, tu pourrais venir chez moi, mais je voulais pas dire que je voulais que tu viennes chez moi, tout de suite, parce que c’est pas le cas. Ou même plus tard. Si tu veux jamais venir, c'est très bien aussi. Je... Oh mon dieu, je m’enfonce. » Pause. « Je... Je... » Autre pause. « Je pensais que tu me raccompagnais jusqu’à mon immeuble, c’est tout. Et maintenant, je vais me taire. » J’affichais toujours mon sourire en coin, et je me plaçais à ses côtés en glissant ma main dans la sienne, marchant vers la direction qu’elle avait pointé du doigt plus tôt, sans grande attention. « Je te raccompagne. » répondis-je simplement, la suivant plus que guidant ses pas, parce qu’après tout, je ne savais pas où elle habitait. Mais j’allais bientôt le découvrir.
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MessageSujet: Re: ebba & even - my stomach turns and I exhale Ven 1 Mai - 21:52



my stomach turns and I exhale
« Doutais-tu de mes capacités en humour? » Honnêtement ? Oui. Non pas que je sois particulièrement adepte du jugement hâtif, mais disons que... Il m’avait été décrit. Décrit de telle manière que j’avais le sentiment de me trouver en compagnie d’une version alternative de lui-même. Beau, hautain, distant, froid comme le marbre, intouchable, regard de glace, fuyant, arrogant, rigide, intransigeant, égoïste... Le genre de personne que je n’avais aucune raison de fréquenter, puisque moi, à la différence d’Irina, je n’avais pas l’ambition du prestige de la proie, de la difficulté de la proie. Je n’avais pas de proie. Ni même la prétention d’en avoir une un jour. Alors oui, cette version de lui qu’on m’avait dépeinte risquait de manquer d’humour. Mais cette version de lui, version étrange que je n’avais jamais entrevue, sauf lorsqu’il avait été agacé par le comportement étrange de mon amie, ce jour-là, dans son atelier, cette version n’avait pas d’existence réelle pour moi, me faisant fortement douter de cette version. Mais alors, pourquoi le décrivait-on ainsi, s’il n’en était rien ? Ou alors, il était schizophrène ? Un genre de Docteur Jekyll et Mister Hyde ? Non, non, je décidais que c’était les autres qui ne savaient pas voir au-delà des grossières apparences, et que s’ils n’étaient pas capable de regarder, regarder vraiment, alors il avait raison, ils ne méritaient qu’il se dévoile pour eux. Je ne prétendais pas le mériter, moi, je n’avais pas le moindre soupçon d’orgueil, mais... Je ne sais pas, il ne m’avait jamais semblé hautain, distant et froid, à moi. Trop sérieux ? Peut-être. Mais il venait, encore une fois, de me détromper. « Un peu. » je répondais, d’ailleurs, non sans un sourire timide accroché aux lèvres, mais avec franchise. Je ne mentais pas, je ne savais pas faire. Puis j’enchainais. Avec les règles du jeu, avec le jeu lui-même, consistant à lui poser une série de questions et à espérer le plus de réponse possible. Sauf que je ne m’attendais pas à ce qu’il me parle de la mort de son père. C’était ma faute, j’avais posé la question. Et je me sentais bête. Je m’excusais, bien sûr, mais surtout, je bafouillais. « Non, ce n’est rien. C’est un fait, je ne vois pas pourquoi je te l’occulterais. » Je ne sais pas. Après tout, moi non plus je ne cachais jamais le décès de ma mère. J’évitais juste d’évoquer les raisons de son décès, et sa profession dont découlaient ces mêmes raisons. Néanmoins, je préférais vite changer de sujet, et lui poser d’autres questions, moins risquées puisque me concernant. Je voulais savoir ce qu’il attendait vraiment de moi, puisqu’il ne voulait pas que je pose pour lui, et ne semblait rien avoir de spécial à me demander. Alors quoi ? Il voulait juste passer du temps avec moi ? Pour apprendre à me dessiner complètement ? Il n’y parviendrait pas. Il avait trop de talent pour bloquer sur quelque chose de déblocable. C’est ce que j’essayais de lui faire comprendre en usant de termes -peut-être- mal appropriés. Il y avait une notion de possession dans son blocage. Il voulait atteindre ce que j’avais de plus personnel. Je doutais qu’il y parvienne, mais je voulais bien qu’il essaie. Sauf que... J’entendais, essayer de me dessiner, pas essayer de me posséder de toute autre manière que ce soit. Un léger malentendu dont je ne prenais conscience qu’une fois contre lui, ses lèvres sur les miennes, ses grandes mains encadrant mon visage. J’aurais pu protester, j’aurais pu le détromper, mais... Non. J’en étais bien incapable. D’aussi loin que je puisse me souvenir, c’était l’un des instants les plus étranges de ma vie. Étrangement doux. Étrangement évanescent. Évanescent parce qu’il s’éloignait déjà, m’invitant à prendre attention à l’heure tardive et au fait que je devais rentrer. Il avait raison, je sortais d’une longue journée et en attendais une nouvelle le lendemain. Peut-être qu’en son absence, je me serais engouffrée dans les couloirs du métro, ou aurais-je grimpé dans un bus. Mais il était là, et je n’avais pas spécialement envie de rentrer. La preuve, il m’avait trouvé trainant dans ma loge. Non, je voulais profiter de cette soirée, la prolonger, parce qu’elle était belle en tout point, cette soirée, alors que le lendemain, je ne savais pas ce qu’il me réservait. Et rentrer, d’ailleurs, c’est ce que je pensais faire puisqu’on marchait en direction de chez moi. Un chez moi que je pointais du doigt, sans réellement le prévenir qu’il se situait à quelques quatre kilomètres du Lincoln Center. Nous devions n’avoir parcouru qu’un tout petit kilomètre, alors... Il en restait plus de trois. « Hmm. » Pourquoi ce sourire ? Il savait ? Il savait déjà ? « Par là. » Oui, par là, mais loin par là. Trois kilomètres n’allaient pas m’achever, loin de là, surtout que la nuit était douce, mais il était déjà tard, et lui, par contre, vivait bien plus loin que ‘par là’. Enfin, du moins, son atelier. Est-ce qu’il avait un appartement en ville en plus de son atelier ? Ou bien vivait-il dans son atelier ? Une question que je gardais pour moi, comme beaucoup d’autre, préférant me justifier quand à ma voix étrange et éraillée : j’avais un tigre dans la gorge. « Un chat. » Un chat ? Pourquoi aurais-je un chat dans la gorge ? Ça n’avait pas de sens. Encore une question que je gardais pour moi, préférant paniquer en réalisant ce qu’il pourrait penser de mon ‘par-là’. Ça expliquait peut-être son drôle de sourire ? Il avait cru que je lui proposais de passer la nuit chez moi ? Que j’avais pour projet de le mettre au pied du mur ? Oh Seigneur ! Non ! C’était tellement à des années lumières de ce que j’étais. Sauf qu’il ne pouvait pas le savoir puisque la normalité, la majorité, la généralité, n’avait absolument rien à voir avec moi. J’étais l’anomalie qui trompait la règle. Aussi, ne souhaitant pas qu’il se méprenne, je me lançais dans un monologue des plus vaseux, rougissant à loisir et fomentant le projet de me tuer si je ne me taisais pas rapidement. C’est ce que je fis, me taire, tandis qu’il s’éloignait suffisamment pour récupérer ma main, et m’entrainer vers la direction que j’avais pointé. « Je te raccompagne. » Il ne pouvait pas le voir, mais j’hochais la tête, comme une gamine intimidée. Ça me passerait, j’avais l’habitude, il me fallait juste un peu d’air frais et quelques instants supplémentaires. Des instants que je prenais pour réfléchir a comment j’allais lui dire que je ne vivais pas à cinq minutes d’ici, et que c’était m’accorder bien trop de temps pour une si petite chose. On avait presque atteint le deuxième kilomètre depuis le Lincoln, lorsque je desserrais les lèvres. On se trouvait au croisement de la 34th et de la 6th avenue, et le chien avait réintégré mon sac. « J’habite encore loin, tu sais ? » je glissais, alors, sans pour autant oser le regarder. « Je ne voudrais pas te déranger plus que je ne l’ai déjà fait, alors si tu dois rentrer... » Je pouvais poursuivre seule, j’en avais l’habitude, et sans quitter les grands axes, je ne risquais absolument rien. Qui plus est, j’avais un chien féroce dans mon sac à main. « Tu es sûr ? » j’insistais en relevant, cette fois, le nez dans sa direction. Sûr qu’il voulait vraiment me raccompagner, sûr qu’il acceptait de se retarder davantage encore, sûr de vouloir rentrer se coucher à point d’heure ? C’était sa décision, après tout, et je n’allais pas me plaindre qu’il décide de prolonger encore. J’aimais sa compagnie, même lorsqu’elle était silencieuse, parce que... Parce que le silence n’avait rien de gênant. Au contraire, il y avait beaucoup dans le silence. Sans la diversion de bavardages inutiles, on pouvait se concentrer sur l’important, sur les gestes, la façon d’être. Je n’avais pas lâché sa main, par exemple, et ça voulait dire bien plus que n’importe laquelle de mes phrases à rallonge. Je ne savais pas exactement ce que ça voulait dire pour lui, mais moi j’avais conscience des regards qu’on nous lançait, je savais ce qu’on pensait, ce qu’on s’imaginait en nous croisant de la sorte. Et ça ne me dérangeait pas. Je n’avais pas spécialement l’envie de les détromper sur ce que nous étions. Et qu’est-ce qu’on était ? Pas grand chose. Je l’avais vu deux fois dans ma vie, il me tenait la main et posait ses lèvres sur les miennes lorsque je disais quelque chose de stupide, je crois. Une prouesse, donc, que ce ne soit arrivé qu’à deux reprises, vu ma propension à me montrer sotte régulièrement... Qu’importe, les rares promeneurs nous imaginaient plus que ça, et je crois que j’aimais cette idée. Drôle de sentiment, d’ailleurs. Je ne m’étais jamais projetée dans un contexte comme celui-là, je ne m’étais jamais projetée avec quelqu’un. Enfin si, mais dans un futur très lointain, et sans aucun détail concret. Je ne m’étais pas imaginée dans les bras de quelqu’un, ni la sensation de ses lèvres sur les miennes, ni la déferlante ravissante qui en découlerait, ni la chaleur de sa main dans la mienne, l’envie qu’avaient mes doigts de caresser les siens, tandis que je les contraignais à l’immobilisme. J’étais tactile, je l’avais toujours été, tout comme j’étais spontanée, et parfois irréfléchie. Sauf là, pas dans ce cas. Parce que... Quelque part, je crois que craignais qu’il ne me retire ce qu’il m’offrait là. J’avais pas envie de poursuivre cette route sans sa main, avec seulement lui marchant en silence à mes côtés. Ça aurait été étrange, et dérangeant. Frustrant aussi. Un sentiment que je ne connaissais pas jusqu’alors. Pourtant, au croisement de la 14th et de la 6th avenue, alors qu’on patientait pour traverser, ma spontanéité repris le dessus, et de ma main libre, je soulevais légèrement, lentement, sa manche de veste pour observer les tatouages qui se trouvaient là. Des lettres, des mots s'entrelaçant autour de son poignet. Et le début d’autre chose, aussi, sur son avant-bras, mais trop haut pour que je ne le découvre en entier. Alors, je remettais mon exploration à une prochaine fois, caressais rapidement le tout, et recouvrais son bras de sa manche. Puis je traversais. Et bientôt, les rues pavées succédèrent au goudron new-yorkais et au marquage jaune au sol. Les immeubles se firent un peu moins haut et plus travaillés. Ils furent brusquement en couleur, tandis qu’on tournait sur Houston Street. Du bleu, du rose, du noir, du jaune, du gris, du vert. À chaque immeuble sa couleur. On dépassa Bloomingdale’s, Topshop, Uniqlo, et je l’obligeais à tourner sur Prince Street, puis Spring Street, puis Kenmare Street à deux pas de la vieille cathédrale Saint Patrick. « C’est ici. » Face au parc faisant l’angle de Lafayette et de Prince. « Le jaune. » Il fallait que je vive dans le seul immeuble à la couleur criarde, évidemment. Enfin non, c’était un joli jaune, un jaune solaire coincé entre un gris foncé et un beige qui l’était tout autant. Je n’avais pas choisi, puisque j’étais logée -comme les autres danseurs- par l’American Ballet, mais je n’aurais pu opter pour meilleur choix. « Merci de m’avoir raccompagné. » je disais, alors, après avoir tapé le digicode et entrouvert la porte d’entrée. « J’espère que tu ne rentreras pas trop tard chez toi. » j’ajoutais, me mordillant la lèvre en inspectant le ciel très noir. Un ciel sans aucune étoile apparente. Ça me changeait de ma Sibérie natale. Lorsque je baissais les yeux, ce fut pour les reporter sur mon sac dont je tirais un feutre noir, celui qui me servait à signer les très très très rares autographes qu’on me demandait, et récupérant sa main, j’y inscrivais mon numéro de téléphone sur sa paume. Puis je soufflais, pour faire sécher. « Si tu changes d’avis et que ça fait vraiment trop tard pour rentrer chez toi... » je justifiais. « Appelle-moi, n’hésite pas, mon canapé est assez confortable. » Je présumais, je n’avais jamais testé moi-même, hormis pour quelques siestes involontaires. « Merci encore. » je soufflais contre sa paume, une dernière fois, avant d’y déposer mes lèvres dans une pulsion aussi enfantine qu’étrange à mes yeux. Et dans un sourire, je reculais, lui souhaitant une « Bonne nuit. » avant de disparaitre dans mon hall d’entrée, la porte claquant dans mon dos. Définitivement.  


with: Even | date: 14/03/15
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ebba & even - my stomach turns and I exhale

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